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Trois questions à Jean Epee-Doo

Ingénieur spécialisé en énergétique, dont la carrière s'est déroulée dans l'industrie et au sein du Meddef, Jean Epee-Dooh a participé à l'élaboration de la loi POPE en 2005. Formateur, enseignant à l’Université de Cergy-Pontoise et membre de la branche Construction de la Chambre des Ingénieurs Conseil de France (CICF), il crée KLYMAAT Consulting en 2008 afin de valoriser cette expérience au service des maîtres d'ouvrage.

Item Info : les nouvelles technologies sont de plus en plus présentes dans l'aménagement urbain et la construction : BBC et génie climatique, smart grids et compteurs intelligents, etc. Comment la France se positionne-t-elle par rapport à ses voisins de l'Union Européenne, et quels enseignements peut-on tirer de leurs expériences ?

Jean Epee-Dooh : Il faut distinguer les problématiques liées à la diffusion des bâtiments basse consommation (BBC) de celles relatives aux enjeux du déploiement des smart meters. La situation française se caractérise par de fortes disparités géographiques dans la pénétration et la promotion des NTE[i] et leurs applications aux projets d’urbanisme durable. La région Rhône Alpes, capitale française du génie climatique, se détache nettement des autres dans la mise en œuvre des politiques de développement durable, en raison du dynamisme de son tissu industriel, de ses universités et des acteurs locaux.

Pour les Bâtiments Basse Consommation (BBC), l’étude HabitEnergie menée entre 2006 et 2008 en France (label BBC), en Allemagne (standard Passihauss) et en Suisse (label Minergie) a mis en évidence :

  • une vraie difficulté à trouver un échantillon représentatif de bâtiments labélisés BBC en France ;
  • de fortes carences au niveau de l’information des consommateurs qui peinent à trouver un interlocuteur «intégrateur» susceptible de les informer et de les orienter en toute objectivité sur les produits, les professionnels et le maquis des aides et les subventions de l’Etat ;
  • le label basse consommation est banalisé dans l’esprit du citoyen suisse, qui ne se considère plus comme un pionnier en optant pour cette solution ;
  • le surcoût induit par le recours aux labels (10 à 20%) reste un verrou à leur diffusion.

Or, en Suisse comme en Allemagne, ce sont des initiatives privées, encouragées par les universités et les pouvoirs publics qui ont permis la mise en place de standards basse consommation dès la fin des années 90 (création du label Minergie en 1998, et du label PassivHaus 1996). La Suède a même instauré le standard BBC au début des années 90. En fait, les pays scandinaves et l’Allemagne ont souvent anticipé les directives européennes, notamment la fameuse directive 2002/91/CE sur la performance énergétique des bâtiments introduite en 2002, qui est transposée dans le texte fondateur de la politique énergétique de la France à travers la loi POPE de juillet 2005. En France, il a fallu attendre le programme «Bâtiment 2010» et la création du programme de recherche Prebat[ii] en 2005 pour assister à une véritable organisation de la recherche sur le sujet.

La question des coûts reste bien sûr assez centrale. En Allemagne, les mêmes constructions coûtent 20% de moins qu’en France. Pour l’architecte Françoise-Hélène Jourda, il y a une explication : « La France est le pays des grands groupes de BTP. En Allemagne et en Autriche, où les métiers manuels sont bien plus valorisés, il y a un réseau de PME artisanales très intégrées localement, qui savent ajuster leurs prix et réagir rapidement aux demandes locales ».

Quant au Smart grid, son contexte est très marqué par la poursuite du processus de consolidation par acquisitions-fusions-diversification dans le secteur de l’énergie et par le caractère confidentiel avec lequel la question des smart meters Linky, en cours d’expérimentation à Tours et à Lyon, est traitée, avec les polémiques que l’on sait. Une récente étude de l’université d’Oxford, publiée dans la revue Building Research and Information en octobre dernier jette, le pavé dans la mare. En effet, elle met en évidence l’importance capitale de la dimension sociale dans l’efficacité des smart meters, à travers l’adhésion et le comportement des usagers. A noter que toutes les directives européennes relatives à la performance énergétique des bâtiments ont constamment rappelé l’importance de cette dimension humaine sur l’efficacité énergétique, dont la contribution est évaluée à environ 30% ! En mettant en ligne sur son site une rubrique de «vulgarisation» sur le sujet, la Commission de Régulation de l’Energie (CRE) française vient de prendre acte de cette nouvelle donne qui conditionne la réussite économique du projet français dont le coût est estimé à 17 milliards d’euros !

Reste la question “Smart meter ou smart profiler” et le spectre d’un smart Big brother. Alimentées par les médias qui évoquent certains précédents en Europe, des inquiétudes sur le détournement possible des bénéfices des compteurs intelligents au seul profit des fournisseurs sont en train d’envahir le public outre Atlantique. Les smart meters serviraient, entre autre, à optimiser les bénéfices financiers des fournisseurs plutôt qu’à réduire les consommations pour l’intérêt de l’usager. En effet, se pose toujours la question sur la nature et la quantité des données qui transiteront du compteur vers le fournisseur : c’est la problématique de la confidentialité et de la transparence sur les données posée à la CNIL. En choisissant de financer prioritairement les travaux de la NIST[iii]* sur la sécurisation des smart grids contre les cyber attaques au détriment de la concertation sur la transparence et les enjeux, certains acteurs (producteurs d'électricité, gestionnaire de réseaux) s'exposent à éveiller les soupçons des futurs usagers sur leurs motivations réelles.

ITEM Info : De nombreux auteurs, dont récemment l'architecte et urbaniste Carmen Santana dans nos colonnes, pensent que nous connaissons une véritable mutation, induite par ces technologies. Or toute période de changement intense met en évidence des moteurs et des freins. Qu'en est-il aujourd'hui, aussi bien pour les professionnels du secteur que pour le grand public, client et utilisateur final ?

Jean Epee-Dooh : En fait, c'est bel et bien un nouveau modèle de société qui se met en place, dans un secteur en pleine métamorphose, et ce malgré une forte capacité d’inertie. Les freins sont encore nombreux. Il s'agit en premier lieu de la forte fragmentation et l’atomisation du tissu économique. Hormis les majotrs du BTP, on manque encore d'offre. La filière reste fragile et on doit aussi constater un important besoin de formation ainsi que des dispositifs d'aide pas encore optimisés. En second lieu, il faut souligner l'inertie dans le changement des pratiques, qui se manifeste particulièrement dans la formation aux nouveaux enjeux de l’efficacité énergétique dans le bâtiment. En revanche, les forces ne manquent pas. Des entreprises françaises sont des leaders internationaux dans toute la chaine de valeur de l’efficacité énergétique dans les bâtiments : Saint-Gobain, Lafarge et Vicat (produits de construction) ; Dalkia et Cofely (exploitation énergétique) ; Schneider et Legrand pour les équipements. Sans oublier les majors du BTP, Vinci, Bouygues, Eiffage et SPIE pour l’ingénierie et la mesure (smartmetering). Si on résume, les facteurs clés de la réussite en France seraient aujourd'hui :

  • Augmenter la lisibilité sur les enjeux pour l’usager,
  • Favoriser les synergies entre les « stakholders » de la chaîne valeur : la R&D, les industriels, les maîtres d’ouvrage, les assureurs, les artisans, les bureaux d’études, les éditeurs de logiciels…
  • Passer d’une incitation aux moyens à une incitation aux résultats,
  • Conditionner les aides à des mécanismes de suivi,
  • Favoriser la mise en place d’un corpus méthodologique dans la profession à travers la conception intégrée ou l’ingénierie collaborative

Les défis auxquels doivent faire face les professionnels de la chaîne de valeur (architectes, bureaux d’étude, constructeurs de matériels, installateurs, assurances, investisseurs, etc.) relèvent d’un véritable changement de paradigme. Ceci passe nécessairement par une phase de déconstruction des compétences organisationnelles acquises. Le désapprentissage organisationnel c'est «tout simplement le processus par lequel les entreprises éliminent les vieilles logiques et comportements et en ouvrent la voie à de nouveaux.» (Bettis et Prahalad, Strategic Management Journal)…

ITEM Info : Autant les nouvelles technologies permettent des mises en réseau et donc une certaine décentralisation de l'initiative et la possibilité de gérer localement des enjeux locaux, autant leur généralisation semble s'accompagner d'une concentration industrielle et financière. Comme on l'a vu en matière de déploiement du haut débit, la question de la couverture des territoires diffus par les smart grids ne risque-t-elle pas d'induire de nouvelles fractures ?

Jean Epee-Dooh : L‘examen attentif du classement des 10 meilleures projets certifiés HQE® en 2009 constitue en soi une réponse sans ambiguïté des risques potentiels de nouvelles fractures en la matière (cf tableau reproduit ci-dessous, NDLR). Cette configuration préfigure ce qu’il adviendra des microgrids qui vont se développer prioritairement autour des pôles d’activité économique.


Notes

[i] NTIC : Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication

[ii] PREBAT : Programme de recherche et d’expérimentation sur l’énergie dans le bâtiment.

[iii] NIST : National Institute of Standards and Technology, organisme international qui regroupe les industriels et qui vient d’élaborer le guide de sécurité des smart grids contre les cyber attaques.

Interview réalisée le 21 octobre 2010. © La Lettre ITEM Info, novembre 2010.

Tag(s) : #Smart city, #Energie
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