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Malabar Hill, Mumbai. illustration ITeM info. DR.
Malabar Hill, Mumbai. illustration ITeM info. DR.

Par Yves Schwarzbach, Directeur d'ITeM info

Quoi de commun entre Colaba et Belleville ? Pourquoi on aime la fête de la musique et Trombone Shorty au Parc Floral alors que le Triangle d'or nous ennuie ? Que sera le Grandparis post-carbone ? On dit que les architectes font des bâtiments où ils ne vivent pas. « Pas faux », lancerait le roi Arthur de la série Kamelot, devant l’éternel T3 compact des promoteurs ou la maisonnette en grande couronne. « Avons-nous encore besoin de T5 ou T6 ? », me disait Thierry Bert, alors délégué général de l'USH[i]. On construit toujours des logements pour familles nombreuses, des appartements pour primo-accédants et des EPAD[ii].

Alors que la diversification des modes de vie, véritable ADN de la ville, bouleverse nos conceptions, notre urbanisme oublie la diversité. Strates administratives, procédures qui se contredisent, genre zonages PLU[iii] et loi Duflot[iv]. ZAC[v] répétitives, cahiers des charges toujours plus prescriptifs. Crainte de la spéculation, peur des effets d’aubaine. Sanctuarisation des centres historiques, requalifications stéréotypées autour des tramways. Réglementation thermique uniforme, récurrence d’un universel catalogue d’architecture. Similitude du traitement au sol, mobilier urbain cloné, enseignes commerciales identiques. Partout la même malbouffe réchauffée au micro-onde version Autocad[vi]. Prévisible, rationnelle, impersonnelle. Qui lasse comme les meubles Ikea.

Plus tard, on classera les bâtiments étanches de la Transition Energétique aux Monuments historiques. Obsolète, la philosophie post-carbone restera malthusienne. Trop de monde, pas assez de ressources ? L’Université du Michigan assure que les divorcés consomment jusqu’à 61 % de ressources en plus par habitant. Par précaution, limitons le divorce au nom de la Planète. Après la Chine et l’enfant unique, la Suisse songe à une « politique du chat unique ». Sérieux : je l’ai lu dans Le Temps de Genève. Et pensé à la votation sur l’immigration. Quand le racisme revient, où est l’humanisme ?

Invocations à je ne sais quel dieu aux abonnés absents, les appels à la mixité sonnent creux. Parlant de la gentryfication[vii] de la Goutte d’Or et des Eaux Vives à Genève, le sociologue Vincent Kaufmann note pourtant que la mixité ne rime à rien quand les habitants d’un quartier ne font qu’y dormir. A propos de désertification des centres, l’universitaire Gérard Monédiaire écrit que « le droit de l’urbanisme éprouve des difficultés à concilier des objectifs d’urbanisme de proximité et de diversité (…) et le respect des libertés ». Vrai sujet que la liberté, socle de la mixité.

Fonctionnelle et sociale, on en parle partout. Voulue par les experts, promue par les plans, soutenue par les élus mais ratée. La mixité ne découle pas de l’organisation du territoire mais des usages de l’espace et de la mobilité. Une société libre est mobile géographiquement et socialement, même s’il faut moins se déplacer pour moins polluer. L’explosion de déplacements de plus en plus aléatoires[viii] remet en cause le vieux tryptique mixité-proximité-densité. Elle dépasse le concept de ville compacte. La recherche de compacité ne nous évite d’ailleurs pas le dilemme de l’empreinte écologique. Soit une ville anthropise très fortement un espace restreint, soit son impact se répartit sur une grande superficie. Le pire est-il d’altérer gravement l’environnement en un point précis ou de marquer plus légèrement un territoire plus étendu ? Choix plus idéologique qu’écologique.

Puisque qu’on ne peut empiler toutes les activités sur le même sol, reste l’étalement raisonné. Aucun plan n’a jamais maîtrisé l’expansion urbaine. Pas plus que les lois ne dissuadent quelqu’un qui meurt de faim de tenter sa chance. « C’est pure folie de faire sans arrêt la même chose et d’espérer un résultat différent », disait Einstein. Cessons de contrôler l’incontrôlable et regardons les photos de Martin Parr. Comme les nouveaux venus sur les plages, la croissance se reporte sur les fronts pionniers. Carbone ou pas, notre devoir démocratique est de donner sa place à chacun.

Dans la cité relationnelle qui naît, cette place n’est pas figée. La proximité ne s’y exprime ni en mètres ni en heures mais en termes de préférences et d’affinités. La meilleure « Tradi », je la trouve au coin de la rue ou près du bureau ? J’achète mes chaussures sur Internet ou dans le quartier ? Mes voisins sont-ils mes amis ? Où vivent mes proches ? Cette proximité fluctuante bouleverse la notion de densité, liée à la concentration d’activités mais aussi à leur continuité. Je me suis souvent demandé pourquoi on aime Paris parce que les immeubles s’y ressemblent. Rien de commun entre un hôtel particulier du XVIIe, un immeuble hausmannien et un autre des années 1970. Comme la densité ressentie, l’homogénéité découle de notre regard sur notre environnement. Un regard qui oriente nos actes.

« Tourne la tête et tu verras que tes pieds suivent ! », disait mon prof de ski. Si le comportement humain structure la cité, il faut revoir la notion d’espace public, lieu privilégié du nomadisme collectif. Puisque nous communiquons avec nos pieds autant qu’avec notre langue, les frontières entre espaces publics et privés sont poreuses. Plus perméables que les rues, les périmètres des urbanistes et les limites administratives. Moins structurante qu’on ne le dit, la voirie divise les tissus urbains et brise les liens sociaux. Plus nous contraignons les flux, plus nous cloisonnons l’espace et plus nous enfermons l’humanité. Heureusement, « bad girls go everywhere »[ix]. Quel gestionnaire de grand ensemble n’a pas vu les habitants ouvrir des sentiers là où ils ont envie de passer malgré les interdits ?

Au fond, la limite entre lieux collectifs et intimes est culturelle. Dans le Japon ancien, une feuille de papier faisait rempart. Parcourez les villes indiennes, totalement organiques. Aménagements minimaux, leurs rues sont des lieux mixtes, ni tout à fait publics ni vraiment privés. Pénétrez dans le dédale intérieur d’un écoquartier : vous verrez un bien collectif qui n’intéresse personne. Qui possède le terrain vague, la cour de l’immeuble, la terrasse du café, le centre commercial, la gare et l’atrium d’une tour ? Qu’importe son gérant si on y vit bien ? Le manque de mixité découle d’un rapport au sol formaté par la vieille rivalité entre sédentaires (qui demeurent) et nomades (qui passent). Nous pensons la ville comme nos copropriétés. Tout change dans la cité hybride, écosystème à la fois réel et virtuel, où nos rencontres engendrent la mixité : regard du cœur et mouvement vers l’autre.

Faisons donc aimer la ville. Tournons-nous vers ce que désirent les humains. Notre avenir est d’apprivoiser la libido urbaine. Par la variabilité, la réversibilité et l’alternance d’usage d’un même lieu[x]. Par le réemploi, le détournement, le jugaad[xi]. Par le vernaculaire, le temporaire, le communautaire. Par la confiance dans la conscience individuelle et l’intelligence collective. On me dira d’en parler aux riverains de l’usine AZF de Toulouse et aux promoteurs qui doivent construire des commerces en pied d’immeuble sans trouver preneur. Aux bailleurs sociaux qui gérent leur parc par cage d’escalier. On m’objectera les risques, la rentabilité, la gestion efficace, les taxes. On n’aura pas tort, sans avoir raison. L’économie urbaine est l’arbre qui cache la forêt. L’écologie urbaine, c’est la coexistence harmonieuse de tous sur un territoire. Le vivre ensemble. La mixité fleurira quand nous gérerons les conflits d’usage avec intelligence et équité. On a beaucoup critiqué le zonage, qui spécialise les quartiers, et vanté le modèle haussmannien, mixant bourgeois et prolétaires. Entre nous, les pauvres ne vivaient pas comme leurs patrons. Même conflit entre activité économique et logement, alors qu’il faut ramener l’artisanat et l’agriculture dans nos villes. Sincèrement, le restau branché en bas de mon immeuble sent mauvais, bien que Trip Advisor en dise du bien et qu’il emploie du monde. Et quel vieux riverain du Sentier n’a pas grincé des dents entre piles de cartons et prostituées ? Reste que ce quartier réaménagé a perdu sang, nerf et tripes. Comme la rue des Rosiers, dotée par un voyer bien pensant d’un absurde parterre de roses. On aménage mais personne ne nous apprend à cohabiter.

La solution est donc sociale, mentale, comportementale, comme on voudra. Elle n’est ni technique ni normative. Peut-être faut-il renoncer à l’illusion des règles, à la séduction des procédures. Revenir à l’essentiel : agora signifie marché en grec. Aujourd’hui, on dirait mall. Mieux valent quelques Cafés du Commerce qu’une place de la République stérilisée par le granit et les couloirs de bus. Idem pour les écoquartiers, « prolifération de programmes qui (…) ne donnent pas naissance à de véritables quartiers de ville et ne génèrent pas de résultats significatifs en ce qui concerne la lutte contre le réchauffement climatique » selon la revue Urbanisme[xii]. Lâchons prise, sortons du fantasme mixité-proximité-densité, revisité à la sauce Transition. Puisque l’avenir sera citadin, l’urbanisme doit revenir vers les gens. C’est ça, l’urbanothérapie : innover socialement pour une mixité du cœur.


NOTES

[i] USH : Union Sociale pour l’Habitat, fédération des organismes HLM.

[ii] EPAD : Etablissement pour Personnes Agées Dépendantes.

[iii] PLU : Plan Local d’Urbanisme. Document de planification urbaine à l’échelle d’une commune ou d’une intercommunalité, définissant les types de zones à urbaniser et leurs règles de construction.

[iv] Zonage qui module le régime fiscal de l’invstissement locatif en fonction d’une typologie de zones plus ou moins tendues, où l’offre et le demande de logement ne coïncident pas.

[v] ZAC : Zone d’Aménagement Concerté. Principale procédure d’aménagement urbain.

[vi] Logiciel de conception graphique, largement utilisé par les architectes et urbanistes.

[vii] Processus de requalification urbaine lié à l‘installation de populations de niveau culturel et économique plus élevé dans d’anciens quartiers populaires en deshérrence. Soho à New York et le Marais, Levallois ou Montrouge en le-de-France en sont des exemples. On parle aussi de “Boboification”.

[viii] La part des déplacements entre la périphérie et le centre se réduit au profit d’une mobilité à l’intérieur des territoires périphériques. De même, les trajets domicile-travail ou domicile-études diminuent par rapport aux autres déplacements (achats, loisirs, relations personnelles, etc.)

[ix] “Good girls go to Heaven (Bad girls go everywhere) », chanson du groupe Pandora Box, 1989.

[x] En Argentine et au Chili, les écoles accueillent tous les enfants de la maternelle au collège en gérant des rythmes différents. Moins de bâtiments mais utilisés de façon plus intense. En France, combien d’écoles, de gynmases et de salles culturelles vides la plupart du temps ?

[xi] Mot hindi, signifiant “solution asticieuse à un problème quotidien”.

[xii] Article collectif. Denise Bourdier, Jean-Loup Msika et Luc Dupont. Revue Urbanisme n°375, novembre 2010.

Tag(s) : #Urbanisme, #Territoires, #Transition, #Workshop 1

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