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Trois questions à François Amara, BIM France

Architecte, Co-fondateur et dirigeant de SURFACELAB, société de numérisation 3D, et BIM manager, François Amara est délégué général de BIM France et directeur BIMline.

ITeM info : La maquette numérique et le BIM ont une longue histoire dans l'industrie et partout dans le monde. Comment expliquer leur quasi découverte en France avec la directive européenne de 2014, dont nous venons de célébrer le premier anniversaire ?

François Amara : La directive 2014/24/UE du 26 février 2014 pour les marchés publics permet aux Etats membres d'exiger la « modélisation électronique des données du bâtiment » mais ne l'impose pas. Elle a accru l’intérêt pour le BIM mais les revues professionnelles avaient déjà popularisé la maquette numérique puis le BIM en 2013. Les chiffres des formations et les téléchargements de composants sont d’ailleurs de bons indicateurs. La curiosité des concepteurs et constructeurs s'est étendue à quelques directions immobilières, qui ont participé au groupe de travail Gestion de Patrimoine et maquette numérique du Plan bâtiment durable. Mais BIM France avait alerté en décembre 2012 sur la curieuse atonie en France, alors que l'Ohio, le Texas, le Wisconsin et NY avaient introduit la maquette numérique dans leurs marchés publics dès 2009, comme à Singapour, Hong Kong et au Royaume-Uni. Ici, la discussion portait sur l'interopérabilité comme prérequis. Le BIM était peu évoqué ou comme synonyme de maquette numérique. Pourtant, dans les rares projets français en BIM, les échanges se faisaient en compatibilité. Bref, si la directive a eu peu d'effet, la déclaration de Cécile Duflot le 18 mars 2014 : « nous allons progressivement rendre obligatoire la maquette numérique dans les marchés publics d’Etat en 2017 » était le signal pour les acteurs immobiliers et les directions immobilières.

ITeM info : plus de 50 d'une opération de promotion, cycle de vie des bâtiments, transition énergétique... Les jeux d'acteurs sont complexes, les enjeux contradictoires et les stratégies divergentes. Comment passer à une vraie intelligence des projets ?

François Amara : si on parle cycle de vie, l’opération neuve n’est qu’un moment du cycle. Plus de 75% du coût du bâti se situe en phase exploitation-maintenance, dans la gestion de l’existant. La multiplicité des acteurs avec des logiques économiques parfois opposées et le cloisonnement des filières professionnelles sont la règle en neuf comme en rénovation. Dans l’existant, la taille du patrimoine segmente les compétences et amène un cloisonnement entre Gestionnaire de l’actif, Gestionnaire de la propriété et celui de l’occupation. Jusqu’à présent, ces segmentations signifiaient un travail en silo, avec des échanges autour du plus petit dénominateur commun. Avec une méfiance sur la production de chacun, une ressaisie générale avec ses propres outils, ses solutions métiers, son système et sa base de données. Les exigences de performance du bâti, les besoins de simuler ces performances, les nécessités d’échange entre les acteurs ont cru et les outils-processus utilisés jusqu’à présent sont devenus des freins à la productivité. Le BIM révolutionne cela en amenant tous les acteurs à partager les données dans une base de données unique orientée objet avec les données visuelles et alpha-numériques. Le BIM les contraint à un management collaboratif, puis fédératif pour les acteurs plus périphériques. L’opportunité technologique du BIM permet enfin une stratégie patrimoniale d’unification des bases de données pour les directions immobilières, et c’est elles qui donneront à ce processus encore marginal son caractère normatif. C’est l’enjeux décisif des cinq années à venir.

ITeM info : Rendre interopérables les systèmes et partager les données du bâtiment, pourquoi pas de la ville, n'est-ce pas tenter de mettre l'humanité en équation ? Quelle sens social et culturel peut-on donner au BIM ?

François Amara : Le terme interopérabilité a trait au mode d’échange des données entre les acteurs. Il est un des trois degrés d’opérabilité : compatible, standard de fait et interopérable. S’il est souhaitable que l’interopérabilité devienne à horizon 2020 notre mode d’échange, seule la compatibilité et le standard de fait permettent de garantir les échanges de données à 100% sans perte aléatoire. Nous ne connaissons pas à ce jour de collaboratif en BIM se faisant en mode interopérable. D’autre part l’échange des données doit être distingué de leur livraison. L’échange sous-entend une itération régulière et une relation bidirectionnelle, livraison signifiant plutôt un acte unique et monodirectionnel. La livraison peut prévoir avec le format natif un format dit interopérable mais ni le natif ni l’interopérable ne garantiront la pérennité de l’information : seule la mise à jour régulière de la maquette numérique seront garants de sa pérennité. Cette distinction entre échange et livrable est indispensable dans la passation des marchés pour éviter de donner aux acteurs des obligations qui conduiraient à des surcoûts et des pertes de données.

Le partage des données du bâti est au même titre que les autres données privées, d’entreprises un facteur essentiel de rationalisation, d’optimisation de l’utilisation des ressources pour les collectivités, les gestionnaires de réseaux : les niveaux pertinent d’économie se faisant sur des ilots, des quartiers. Ces données de base sont aussi indispensables dans les options des acteurs privés : locataires, assureurs, fonds de pensions...

L’accessibilité des données peut être segmentée, et son usage cantonné à des profils, application mobile pour les pompiers permettant d’avoir accès aux vannes de sécurité d’un bâtiment enfumé, plan d’accès pour la personne à mobilité réduite vers un service… Les applications qui verront le jour ne manqueront pas de puiser dans ces données pour en faire des services monnayables ou gratuits. Les données sur le bâti et son foncier existent mais sont sommaires, données cadastrales, fiscales… Celles du notaire sont hétérogènes, non mises à jour et non accessibles aux tiers. L’attachement à tout bâti physique de son avatar numérique mis à jour ouvre des potentialités dont on ne mesure pas encore toutes les incidences et tous les bénéfices. Comme pour les données des personnes privées ou d’entreprises, celles du bâti sont un enjeu décisif pour un grand nombre d’acteurs de valorisation et de décision. L’humanité est déjà encadrée d’une multitude d’outils de connaissance et d’indicateurs, autant que ce soient les bons et que ceux-ci soient réactifs. Ils appartiendra toujours aux politiques de préciser les limites du domaine public.

Interview recueillie le 2 février 2015. © ITeM info, février 2015

Tag(s) : #Immobilier, #Economie, #Smart city

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