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Yves Schwarzbach

Epitaphe

In memoriam, RIP : Imothep, architecte de Saqqara ; Hiram, Maître d’oeuvre du Temple, sans oublier Jakin et Boaz les deux colonnes qui en cachent une troisième ; Vitruve, maîtres des cérémonies et bâtisseur pour le compte des maîtres de ce monde, ses Livres d’architecture et son Homme ; Bernard de Fontaines, abbé de Clervaux, grand aménageur de l'espace devant l'eternel ; Antoni Gaudi,  inventeur de méthodes de tailles de pierre ; Walther  Gropius, apôtre de la modernité du Bauhaus, et Ludwig Mies Van der Rohe, celui qui disait que le diable se niche dans les détails ; Oscar Niemeyer, concepteur de coupole place du Colonel Fabien et de Graal de béton à Brasilia ; Charles-Edouard Jeanneret-Gris, dit Corbu, celui des Cités radieuses et de Shandigarh ; Fernand Pouillon pour les “ Pierres sauvages “ et le quai du Port à Marseille ; à l’architecte compagnon d'une ballerine dans la “ Danse Sacrale ” d’Alejo Carpentier à Cuba ; à Bernard Hirsch, l’homme des Villes nouvelles, X-Ponts et directeur de l’ENPC ; à Bernard Schuiten, dessinateur des Cités obscures ; Au Maître d’ouvrage inconnu, à qui personne n’a élevé d’Arc de Triomphe et dont nul ne ranime la flamme le 11 novembre.

#1

Urbanothérapie

Penser la ville peut sembler aussi présomptueux que de professer une religion nouvelle ou fonder une métaphysique inédite. La produire est tout aussi ambitieux mais aussi naturel que de faire l’amour pour engendrer un enfant. Urbanistes, maîtres d’ouvrages et architectes, ingénieurs, chefs de chantier et compagnons du BTP, élus locaux, promoteurs et investisseurs, fabriquer la ville est notre travail quotidien.

Progresserions-nous sans transgresser ? Avancerions-nous s’il n’y avait ni risques, ni altérité, ni frontières ? Trouverions-nous les réponses si nous ne reformulions pas les problématiques ? La meilleure façon de répondre à une question, c’est d’imaginer une réponse et de réécrire le problème. De donner la priorité au sens pour orienter l’action. C'est ce que nous devons faire pour reformuler la ville de demain.

> Découvrons le nouveau monde

Notre monde contemporain est déjà un nouveau monde, même si nous n’en percevons pas encore tous les symptômes. Un monde de diversité, de complexité, d’altérité. De confrontations, de conjonctions et de conciliations. Un monde d’initiatives multiples, multilatérales et militantes dépassant le carcan des process. Un monde de prise de risque.

Le futur de la Terre sera urbain et dense. Très dense si les hypothèses pessimistes sur le climat et la démographie se vérifient. Les chiffres sont éloquents, même si le nombre des zéros qui les accompagnent font perdre toute notion de mesure. Quelques sept milliards d’hommes et de femmes en 2012, environ neuf milliards à moyen terme. Au moins 80 % d’urbains, vivant pour la plupart hors d’Europe et des Etats Unis. Les BRIC concentrent par exemple un tiers de la population mondiale. Ce qui nous attend, c’est un rythme de croissance exponentiel de la population totale. De l’ordre de 30 % au cours des prochaines quarante années. Accompagné surtout d’une augmentation deux fois plus rapide de la population urbaine. Si les chiffres donnent le vertige, on imagine le bouleversement social, économique, politique, environnemental, technique et philosophique que cela implique.

Le phénomène galopant est donc celui de l’urbanisation. La bombe U. A l’oeuvre partout sur la planète, le développement urbain n’est ni uniforme ni homogène. La Chine doit gérer à coup de tours et de villes champignons un exode rural massif et une crise immobilière et bancaire latente, tandis que les Etats-Unis sont confrontés à l’apparition de vastes friches urbaines, les shrinking cities. Les villes indiennes accusent un retard colossal en termes d’infrastructures, d’espace public et de services collectifs alors que la ville européenne continue de s’étendre tout en se reconstruisant sur elle-même. Que faire face à de tels changements ? Comment assumer en même temps nos responsabilités à l’égard de nos contemporains et de nos lointains descendants ? Après deux siècles de globalisation, d’uniformisation et de standardisation, le monde retrouvera-t-il les vertus de l’originalité, de la singularité ? Le premier enseignemement de ce qui émerge sou nos yeux est sans doute qu’en matière de développement soutenable des territoires, il n’y aura pas de paradigme mais plutôt des familles de modèles. Chacun tendant, localement ou régionalement, à résoudre une équation spécifique.

La Bombe P, pour population, nous renvoie donc au plus profond l’humain. A notre aptitude à innover dans le vivre ensemble. Plus que jamais, posons-nous les bonnes questions. Dans la nouvelle géomancie mondiale qui se dessine, les vieux pays développés seront-ils les parcs de loisirs du monde ou son mouroir doré ? En Occident, la ville future sera peuplée majoritairement de seniors retournant vers les centres après l’épopée pavillonnaire. L'espérance de vie moyenne augmente chaque décennie. En France, 10 % de la population sera âgée plus de soixante-quinze ans en 2020. Comme le note un rapport du Centre de Veille Stratégique, il faut redonner une valeur à l'échange entre générations. La sociologue et ethnologue Martine Sagalem parle du nouvel esprit de famille, qui bientôt réunira cinq générations. Le cycle de vie est l’un des accélérateurs de la ville soutenable. S’inspirer des modèles de communautés transgénérationelles permet de produire des espaces familiers, privés et partagés, évolutifs au cours du temps. Par exemple, imaginer un appartement comprenant deux pièces, un espace interstitiel et un studio d'une pièce. Le même logement pourrait être habité par une autre communauté fonctionnant sur un mode collaboratif et destinée à une population désireuse de partager et d’échanger des services mais aussi de réduire le coût de son logement : regroupement de familles mono-parentales ou colocations étudiante, etc. Des services tels qu’accompagner un vieillard à une visite médicale contre des heures de babysitting, effectuer des achats contre un repas, etc. Parmi toutes les priorités parfois contradictoires d’un espace-monde en crise de pensée tout autant qu’économique et sociale, figure au premier rang celle d’accorder une importance aux intérêts communs des citadins, en leur donnant les possibilités et les facilités réelles de rétablir des liens de solidarité et d'affection, basés sur des intérêts communs plutôt que sur des hiérarchies ou des obligations sociales devient un but essentiel. A l’heure où la crise focalise l’attention sur les retraites, le vieillissement s’analyse aussi en termes d’opportunités pour l’urbanisme et la mobilité. Intégration des système de soins, adaptation des logements et des transports, prise en compte des rythmes de vie, positionnement des services publics, etc. Enfin, la place croissante des femmes dans le monde du travail rémunéré a bousculé l'ordre établi. Elle crée de nouvelles habitudes, de nouveaux besoins et produit des schémas familiaux inédits. Autant d’innovations à intégrer dans la conception de nos quartiers.

La voie du développement soutenable passe donc par les villes. Objets de fantasmes, puisque certains parlent de réduire la taille de Paris, elles retrouvent peu à peu une connotation positive. Mais de quelle cité s’agit-il, labellisée durable ou non ? La ville high tech promue par Siemens ou la Solidarité énergétique® du groupe Eiffage, semée de capteurs pour piloter en temps réel la consommation d’énergie, ou bien la ville humaine et solidaire ? Si le trilemne que constituent la réduction des émissions de CO2, la rareté des ressources et la réforme du modèle économique global focalise notre attention, il ne recouvre pas tous les enjeux. Le premier d’entre eux est bien entendu environnemental. Il s’articule aux objectifs de gestion raisonnée des ressources et de prise en compte du changement climatique. Il rend compte aussi de l’impact croissant des coûts de l’énergie. Cependant, on aurait tort de ne considérer que cette dimension. L’enjeu principal est social. Aux XIXe et XXe siècles, la civilisation de la reproduction, stable et traditionnelle, a cédé la place à la ville de la production. Celle-ci s’estompe désormais au profit de la ville de la Participation. Co-animateur du Do tank post carbone de Fontainebleau, Julien Dossier insiste ainsi sur la mobilisation des acteurs locaux pour créer, coordonner et développer des initiatives. La logique bottom-up, approche participative de co-conception et de coproduction de la ville, renouvelle les formes de la démocratie locale. Seule alternative à la fragmentation sociale et spatiale, la ville soutenable sera la ville du vivre ensemble, la ville réellement partagée. Par nécessité, sous l’effet de la démographie et de la métropolisation. Par choix, en déclinant l’équité selon les différentes échelles d’agrégation des choix collectifs : domestique, intra-locale, urbaine, métropolitaine, régionale, nationale, etc.

Cet enjeu d’humanité renvoie évidemment à des enjeux économiques majeurs et donc aux systèmes de création et de répartition de valeur ajoutée. Pour les entreprises, la mutation en cours s’exprime d’abord dans la nécessité de renouveller leurs offres de produits et de services face aux marchés saturés des vieux pays développés. C’est redonner toute leur place à l’innovation et au développement industriel comme principaux facteurs de compétitivité. C’est aussi refonder les paramètres macroéconomiques de la demande, désormais confrontée aux limites de financement des pouvoirs publics et des ménages. Traduit en termes de développement spatial, cet impératif débouche sur le concept de ville portail, ouvrant sur un territoire et un marché. Pôles d’excellence, clusters, télécentres, ville-nature, ville intense, etc. sont autant de réponses diversifiées qui suscitent de nouvelles formes d’habitat et de mobilité.

Dès lors, il devient nécessaire de renouveler nos conceptions de la densité et de l’étalement urbain, puisque cet enjeu est aussi technologique, avec le déploiement discuté mais novateur des smart grids. La recherche de ce nouvel ajustement entre gains et pertes globaux se manifeste dans l‘exigence de performance énergétique globale. Traduite en normes, elle impacte l’aménagement, l’architecture, l’ingénierie et la maintenance d’infrastructures et de bâtiments de plus en plus complexes et coûteux. Mais, quelque soit la technique, le développement soutenable n’est pas exempt de contradictions. Les effets pervers des choix politiques ne manquent pas en la matière. L’énergie qui n’est plus dispersée en chaleur par les sources lumineuses LED est en partie consommée par les appareils de chauffage. La fabrication de logements hermétiques pose un vrai problème de qualité de l’air intérieur. L’enfouissement des infrastructures de transport s’accompagne d’une pollution croissante des enceintes souterraines. L’intelligence doit-elle s’appliquer exclusivement à résoudre la question énergétique, ou plutôt à la considérer du point de vue des usages, dans le cadre plus large d’un urbanisme métropolitain refondé sur de nouvelles valeurs ?

L’enjeu est enfin esthétique et donc culturel, plus profondément que ce que suggère la mise en scène de la ville dans sa dimension monumentale. La ville numérique devient une véritable scène à ciel ouvert. Investir un espace urbain, c’est aborder transversalement des questions qui touchent à l’urbanisme, à l’architecture, à l’environnement. Ce retour en force de l’art et de la culture ou plutôt, grâce à leur mise en relation, de toutes les cultures réelles et numériques, traditionnelles et savantes, exprime la synthèse entre les besoins fondammentaux de l’humanité, partage collectif et singularité, cohésion et liberté individuelle, qui caractérisent la civilisation urbaine globale.

> Familarisons-nous avec notre civilisation mutante

Oui, la transformation du monde depuis vingt ans fait émerger une civilisation mutante. Elle est fondée sur des processus politiques et socio-culturels comme sur les technologies de l'Information et de la connaissance (TIC). Elle amène une nouvelle morale et conduit à une économie différente de toutes celles que nous connaissons. Acteurs et observateurs de cette mutation, nous assistons en fait à la naissance du capitalisme cognitif. Cette phase nouvelle s’affranchit des frontières et du cadre spatial. Elle constitue un moment historique pour les villes. La ville a toujours véhiculé une valeur symbolique, qui doit être réinventée face à la métropolisation. L'urgence de trouver de nouveaux modes de production, de se sociabiliser, de communiquer ou de consommer autrement, se traduit par de nouvelles exigences spatiales.

Parallèlement, une société moins uniforme se dessine, avec un modèle mental en rupture avec celui du siècle passé où la télévision imposait une communication univoque. Internet génère une ville aux dimensions multiples. Dans la société hypertexte, saturée d'information, où l'on vit à la fois dans le monde virtuel et dans le réel, la chance de l'être humain est de nouer des relations personnelles plus intenses et d’appartenir à des communautés au sein d’espaces partagés. C’est une vraie opportunité de cohésion. Le capital humain devient la valeur essentielle du développement de cette société mutante.

#2

Métropoles et banlieues

> Reconsidérons les concepts anciens de centralité et de densité

Qu’on le veuille ou non, les métropoles sont avant tout périurbaines et le seront plsu encore à l’avenir. Notre réprésentation continue de l’ignorer. La skyline traditionnelle d’une agglomération est par exempêl figurée en forme de soucoupe inversée. Le centre est dense et élevé, la périphérie diffuse et basse. Corollaire : le centre est historique, monumentalisé, mis en scène, tandis que la périphérie est récente, vernaculaire et banalisée. Le centre possède une âme et une mémoire, la périphérie est réputée vague et inerte, matière urbaine chaotique et deshumanisée.

Face nouveau monde urbain qui se dessine peu à peu, les professionnels de la ville continuent à penser et à travailler sur la base de tels concepts. Si les styles architecturaux évoluent, si les techniques se modernisent, le vocabulaire et l’approche des spécialistes semblent de plus en plus figés. En décalage croissant avec la réalité sociale et spatiale des villes, peuvent-ils nous aider à répondre aux nouveaux défis ? De ce décalage témoignent les débats désormais académiques sur la densité, toujours d’actualité. Conséquence d’une vision plane, en opposition à la pensée en volume des architectes, les urbanistes opposent la notion de densité à celle d’étalement. C’est aussi la dialectique de la verticalité versus l’horizontalité pour les constructions. Il reste que ces débats sont aussi anciens que la ville elle-même. Quant à l’action, les approches limitatives, les réglementations coercitives se sont succédées depuis quarante ans. Cette planification urbaine n’a ni enrayé l’extension urbaine ni régulé des marchés fonciers désormais régis par la financiarisation croissante du secteur immobilier. Ces règles restrictives n’ont pas non plus mis fin au débat entre habitat individuel et collectif. Elles n’ont pas dissuadé les primo-accédants de préférer une maison avec un petit jardin à un petit appartement dans un immeuble collectif dans un quartier dépourvu de tout espace vert. Faut-il s’en plaindre, s’en inquiéter ou s’en féliciter ? La réalité historique est que, depuis deux siècles, la croissance urbaine est à la fois intensive et extensive. Si les architectes et les entrepreneurs du temps du baron Haussmann, avaient connu le voile de béton, ils aurait bâti pour Péreire ou Lafitte des tours et non pas des immeubles de six étages seulement. Densifier, c’est d’abord optimiser la rentabilité des opérations en amortissant mieux les coûts fonciers et de construction, à l’instar de la diminution constante de la surface par salarié dans le secteur tertiaire.

Tout ceci nous invite évidemment à reconsidérer les mythes de l’étalement urbain et de l’automobile, deux symboles d’un XXe siècle que nous n’en finissons pas d’adorer et de détester. A rediscuter leurs corollaires, les notions de densité et de centralité, qui trouvent leur expression dans la mixité des activités et des populations. A l’échelle du quartier et de l’immeuble, cette mixité fonctionnelle et sociale renvoie traditionnellement au rapport entre territoire, occupation et bâti. La conception classique décrit donc l’urbain central comme dense et cohérent par opposition au suburbain, périphérique, diffus et incohérent. Le premier est souhaitable, le second reste méprisable. « Faire aussi beau qu’à Paris » était il y a vingt ans le mot d’ordre des aménageurs de la Plaine Saint-Denis. Fallait-il faire de même ?

De fait, devons-nous, par respect de quelques poncifs sinon par manque d’imagination, reproduire la mauvaise densité de quartiers paradoxalement peu denses sous prétexte de densification ? Devons-nous produire de l’espace public stérile et coûteux comme antidote à l’incapacité à gérer la promiscuité ou à contrer le désir légime d’une famille d’habiter une maison plutôt qu’un appartement ? Pour refaire la vile sur la ville, devons-nous détruire en priorité les plus récentes de nos constructions, ce qui entraîne une absurde destruction de valeur, sous prétexte de sous-densité, d’extensivité ou de protection excessive des centres anciens ?

Oui, il nous faut construire plus compact, tout en préservant des espaces individuels et collectifs qui conservent assez de plasticité pour garantir la liberté. Qui ménagent assez de perméabilité au sein du bâti pour redonner du sens aux espaces de convergence. A cette fin, nous devons préalablement remplacer la notion de densité par celle de compacité, définie à l’aune du rapport aux autres. Nous devons en finir avec l’illusion faussement rassurante des ratios de dimensionnement et des typologies de logements. Le rapport entre surface bâtie et non bâtie n’épuise pas la question de l’urbanité, pas plus que le nombre de mètres carrés d’espace public ne mesure la vigueur de la vie citoyenne ou que le rapport entre surface de plancher des constructions et surface habitable n’exprime l’agrément ou l’incommodité d’un logement.

L’urbanisme que nous appelons est d’abord un retour à l’essentiel, aux hommes et aux femmes, aux enfants et aux vieux. A la matérialité de nos corps, à la sensibilité de nos émotions, à la pertinence de notre intelligence collective. A la realité des besoins collectifs pour l’urbanisme, le tertiaire et le commerce, individuels pour le résidentiel. Des besoins et des attentes complexes, évolutifs, que nous tous, techniciens, spécialistes, exparts de la ville et du bâti prétendons parfaitement connaître et interprêter. L’échelle primordiale de l’urbain, c’est d’abord l’échelle humaine. Dans nos diagnostics, dans nos études, dans nos programmes et nos projets, nous devons sans cesse chercher à mieux comprendre comment vivent et surtout aspirent à vivre, les personnes et les groupes envers qui nous sommes responsables de l’urbanisme et de l’achitecture que nous produisons. A nous inspirer du marketing, de la sociologie et de la psychologie, grandes absentes des enseignements académiques.

Héritiers d’un urbanisme désintégrateur parce que discontinu, beaucoup de maîtres d’ouvrage urbains n’ont pas encore compris les enseignements de la sociologie. Ils n’ont que très rarement intégré les dynamiques des sociétés globales. Ils ne prennent que tardivement en compte les évolutions dans la structure et le mode de fonctionnement des cellules de proximité, voisinage ou famille, à l’instar des bailleurs sociaux qui continuent à prescrire la construciton de grands logements, alors que les familles monoparentales ou recomposées sont en passe de devenir majoritaires. Ils oublient, dans la production d’espace public que l’inclusion sociale se fait dans des cultures underground et parfois déviantes à défaut d’y parvenir dans une société globale. Et que la continuité urbaine est la fois une condition préalable à l’émergence de solidarités de proximité et uen garantie de mixité. Dès lors, comment refonder la proximité en juxtaposant des monolithes dans des espaces segmentés autant par les infrastructures que par les zonages et les modes de financement ? Comment relier, mailler, recoudre quand les zonages créent des frontières plus infranchissables que celles des Etats ?

> La périphérie est le territoire de tous les possibles

Regardons les faits en face. Et posons nous les bonnes questions. Sauf à adopter une vision eugéniste, les métropoles continueront leur croissance. Depuis vingt ans, face à la stérilisation des centres muséifiés ou dévolus au tertiaire, au commerce et au tourisme, le dynamisme de la périphérie n’a cessé de croître. Depuis 1999, nous dit l’Insee, la dynamique des villes moyennes a été plus puissante que celle des grandes villes historiques. Plus encore, ce sont les villes moyennes associées à une métropole qui ont évolué le plus rapidement. La conséquence est claire. Aujourd’hui, 79 % de la population francilienne n’habite pas à Paris. Le nombre total des habitants de la deuxième couronne parisienne est supérieure à celle de la capitale intramuros : 2,9 millions d’habitants contre 2,2 millions. Symbole du volontarisme de l’Etat, les villes nouvelles d’île-de-France totalisent moins de 4 % de la population de la région capitale, dont 47 % du territoire reste constituée de terres agricoles. Environ les deux tiers des entreprises franciliennes sont localisées en banlieue mais la plupart des employés de la plate-forme aéroportuaire de Roissy habitent en Picardie. Ce phénomène n’est pas propre à l’Ile-de-France. En région, 80% des habitants de la métropole lilloise ne votent pas à Lille et 44 % de la population du Grand Lyon ne réside pas à Lyon.

Nos conceptions ont-elles pris en compte ses changements démographiques et sociaux ? Alors que, dans la dialectique ordre – mouvement, l’ordre se positionne au centre et que le mouvement opère à la marge, les mêmes mythes et les mêmes fantasmes sont à l’œuvre depuis le plan Prost (1928-1935) jusqu’à notre moderne Grand Paris, en passant par les villes nouvelles de Paul Delouvrier. Mythe de la centralité, fantasme de l’étalement urbain. Mythe de la multifonctionnalité, fantasme de la mixité bien organisée, cloisonnée, zonée. Mythe de Babel mal interprêté, fantasme hygiéniste ravivé par les angoisses de pandémies. Mythe universaliste, fanstame communautariste. Mythe de la cohérence, fantasme de l’uniformité.

On peut certes invoquer les facteurs économiques, au premeir rang dequels le coût d’aménagement et de construction et la pression foncière nourrie par la spéculation immobilère. On ne peut nier l’impact de ces facteurs. Pourtant les faits sont têtus. En termes de consommation d’espace d’abord. Toujours selon l’Insee, l’habitat individuel et collectif occupait 4 % du territoire national en 2007. Ce territoire dévolu à l’habitat représente près de la moitié des sols artificialisés, qui incluent aussi les zones industrielles et commerciales, espaces verts, routes et chantiers. Un chiffe qui paraît somme toute assez faible : 78% de la population française vit sur 4% seulement du territoire. Pourtant, la surface occupée par l’habitat a augmenté environ 5 fois plus vite que la population au cours de la décennie 1992-2003. Une croissance tirée par la conjonction de deux facteurs : augmentation du nombre de ménages d’une part, et agrandissement des logements et des espaces attenants, d’autre part. Enfin, l’habitat individuel a connu un essor sans précédant, en particulier dans les zones périurbaines.

Ces réflexions nous amènent dès lors à porter une attention particulière au devenir des territoires périphériques. Par nature, ils sont cosmoplites et mixtes, hétérogènes et complexes. Territoires structurés par les flux, vivant au rythme de pulsations puissantes, ce sont les espaces privilégiés des dynamiques urbaines. Tous ceux qui ont travaillé en banlieue ont peu en faire l’expérience. Mutants parce que vivants, ces espaces stigmatisés sont en fait en recomposition continue. Parce que le mythe de Babel renvoie d’abord à l’altérité nécessaire pour se construire, donc aux migrations et à la mobilité, parce que les TIC génèrent une trans-spatialité, les zones préiurbaines permettent à chacun de vivre sur un mode à la fois autonome et relié. Le négliger serait oublier qu’au delà des ruptures physiques, la ville et ses faubourgs, puis sa banlieue, constituent un système économique et social en interaction constante. Ce serait éluder le fait qu’il n’existe pas de cité vivante sans relocalisation des usages du sol ni mutation du territoire, donc sans cycles de destruction et de reconstruction.

Les territoires périurbains sont donc par nature des espaces de mutation où se construit l’avenir des métropoles. Loin d'être les espaces de déshérence stigmatisés par les politiques qui ambitionnaient de les requalifier, ils concentrent les opportunités et l'avenir de nos futures villes déconcentralisées. Des villes où la notion de centralité est remplacée par celle d’intensité. A cet égard, refusé ou maîtrisé, la question de l’étalement urbain ne peut se résoudre par la seule densification. En effet, ce débat ne se pose pas seulement en termes de verticalité ou d’horizontalité. Il ne se résume pas à des imprécations ou invocations sur la rareté du foncier ou l’intérêt de constuire des tours. Il doit faire l’objet d’une approche globale. Structurer et mailler des réseaux partiellement déspécialisés. Réaliser la mixité en transcendant les statuts de propriété et les modes de gestion. Rechercher l’occupation optimale du bâti et des infrastructures en intégrant l’alternance des usages selon les temporalités urbaines. Enclencher des processus de recyclage des espaces.

Accepter enfin l’idée que métropolisation rime avec polycentrisme. Or la vision académique de l’urbanisme s’accommode mal de cette notion. En fait, elle contredit le concept central de ville-réseau. Un caractère générique et commun à toutes les franges métropolitaines. Bref, le fait emblématique des métropoles modernes. Le concept de métropole est une notion de réseau avant de renvoyer à une organisation institutionnelle. En témoignent d’ailleurs les données sur la mobilité. Celle-ci est caractérisée depuis plus d’une décennie par la baisse des migrations alternantes entre centre et périphérie et réciproquement par l’explosion des déplacements intra-périphérie. On assiste parallèlement une forte hausse des déplacements pour des motifs autres que les trajets domicile-travail ou domicile-études. La conjonction de ces deux facteurs aboutit à une conclusion aussi déroutante que réjouissante. On se déplace plus dans les banlieues des grandes agglomérations qu’au sein de leur centre historique. Et on le fait de plus et de plus en plus souvent pour des motifs bien plus diversifiés que ceux qui caractérisent la mobilité subie.

Dès lors, parler avec une certaine condescendance de non ville à propos des territoires périurbains serait d’ailleurs oublier l’intégration millénaire des cités et de leur périphérie. La banlieue est à l’origine un territoire lié économiquement à l’autorité communale. Une relation qui s’inscrit d’abord dans une triple logique de complémentarité fonctionnelle, de subbordination politique et de différentiation économique. En témoingent d’ailleurs le rejet des nuisances en périphérie – usines, dépotoirs, cimetières, stations d’épuration – et la fixation des populations les plus pauvres – les fameuses classes laborieuses, perçues comme politiquement dangereuses car culturellement révolutionnaires. Ce mouvement semble aussi anciens que la ville elle même mais la réalité historique est aussi que centre et périphérie participent d’un même système politique, économique et social. Le centre dirige et consomme, c’est à dire détruit la richesse. La périphérie produit, crée la richesse mais subit. Au cours de la seconde moitié du XXe siècle, l’enrichissement massif de la société, caractérisé par une réduction notable de l’éventail des revenus, l’émergence d’une très large classe moyenne à haut niveau d’éducation, sinon de revenus, a sustitué un processu de gentrification à ce cycle traditionnel. Après Boulogne, Levallois, Issy-les-Moulineaux et Montrouge, demain Montreuil, Colombes et le Kremlin-Bicètre traversent cet épisode. Conséquence : les plus pauvres, les plus fragiles sont repoussés sur les franges et les délaissés. Où réapparaissent de durables bidonvilles. En ceci réside le principal enjeu des métropoles. La valorisation équitable des territoires nécessite des mécanisme de captation et de répartition de la valeur ajoutée immobilière, comprise comme une chaîne de valeur globale et non pas comme l’enjeu d’une concurrence entre acteurs publics et privés. Des mécanismes que les réformes engagées depuis 2007 dans le domaine de la fiscalité locale, de l’aménagement et de l’immobilier, ainsi que de l’organisation territoriale ne traitent que très imparfaitement.

Enfin, un fait nouveau contredit la vision réelle mais trop partielle d’une banlieue réduite à quelques médiatiques lieux de non-droit, cités livrées aux trafics de drogue et à la guerre des gangs. Ce fait déterminant est que partout le monde de la frange tire désormais la croissance métropolitaine. Il en est la principale source de dynamisme et d’invention.

Invention en termes de valeur d’abord. Bien sûr, les valeurs foncières et immobilières sont en moyenne plus élevées au centre, ce qu’illustre le concept de Central Business District, les Triangles d’or des cités-monde, et sans doute décroissent-elles en fonction de la distance au centre. En revanche, ces valeurs sont statistiquement plus élevées à proximité des axes de communication et plus faibles entre ces axes. En fait, elles varient en proportion inverse de leur distance à un axe magistral. De même, les valeurs foncières sont croissantes dans les zones à forte valeur ajoutée intellectuelle, hubs, clusters, universités, centres de recherche. Concevoir l’urbanisme comme créateur de valeur à distribuer de manière équitable est désormais un enjeu d’autant plus crucial que le contexte récessif de l’économie maximise le risque immobilier et que le financement des programmes immobiliers restera sans doute difficile à sécuriser. Quand bien même son coût apparent resterait faible en raison de taux d’intérêt historiquement bas, mais qui ne seront peut-être pas éternels. C’est évidemment faire référence à la nécessaire réforme de la fiscalité du foncier, de l’aménagement et de l’immobilier. Au même titre que les dysfonctionnement de marchés qui oscillent entre spéculation et fuite devant la baisse, que la rareté foncière et le niveau bien trop élevé des coûts de construction, cette fiscalité constitue un obstacle majeur à la relance de la construction en France.

Innovation aussi en termes de capacité à expérimenter de nouveaux modèles de développement. Si l’univers périphérique remodèle la ville, les TIC lui apportent des outils puissants pour rénover les modes de vie, donc les manière de penser et les méthodes de fabrication de la ville. Beaucoup plus de population en périphérie, signifie statistiquement plus de connexions internet, même si on constate un différentiel un taux déquipement et d’abonnements par rapport à ceux observés dans les centres-villes. Petit taux et grosse assiette l’emportent toujours sur taux élevé et base étroite. Or plus de connexions signifie plus de possibilités de production de contenus et donc plus de relations dans les territoires périurbains que dans les zones centales. Ceci est évidemment amplifié par le passage de l’ordinateur fixe au portable puis au smartphone qui ajoutent une dimension mobile. En termes d’organisation spatiale, ce que changent ces technologies est qu’elles introduisent la possibilité de circuits courts, d’économie circulaire ou solidaire qui soustendent le développement de nouvelles solidarités infralocales. Elles nous plongent dans la nécessité de penser glocal, c’est à dire développer notre capacité à résoudre localement des problématiques mondiales. Avec un modèle de développement spatial qui n’a plus grand chose en commun avec le paradigme centralisateur ou radio-concentrique.

> Osons penser un urbanisme vivant

De même qu’un réseau n’a, au sens propre ni tête ni queue mais est constitué de pôles alternativement émetteurs et récepteurs, une métropole est par nature hétérogène, discontinue et fluctuante. La conséquence en termes de pilotage du projet urbain est que les contours ou les périmètres, les discontinuités du territoire comptent désormais moins que les dynamiques de réseau, les variations d’échelles et la gestion clairvoyante des franges. Les échelles pertinentes de l’aménagement urbain sont celle de l’homme, de la ville et de la métropole. Or la France centralisatrice est un pays de prés carrés et de domaines réservés. La nation s’est construite en détruisant les solidarités de proximité, les cultures régionales, les identités locales. La République, héritière du centralisme et de l’absolutisme de la monarchie et de l’empire, raisonne d’abord en termes de périmètres et de frontières. L’Etat aime produire des territoires institutionnels soumis à une gouvernance unique. Or ce serait plutôt en termes d’opportunités et de subsidiarité qu’il nous faudrait penser l’urbanisme métropolitain et pas seulement en termes de possible compétence des présidents d’intercommunalités à délivrer des permis de construire. Dans le raisonnement des dirigeants locaux comme des urbanistes, la taille pertinente doit remplacer la taille critique. Elle doit intégrer des échelles stratégiques, dont la portée dépasse les périmètres des collectivités territoriales, des échelles de décision, qui articulent des niveaux complémentaires d’intérêt général et des échelles d’action territorialisées, ce que n’envisage par exemple par le Grand Paris, englué dans une mécanique institutionnelle figée. Cette problématique est pourtant bien connue des multinationales. Ces firmes gèrent simultanément des dizaines de droits nationaux et de langues locales, la segmentation des marchés et des structures de préférences variant selon les cultures. Elles le font en géénral en déconcentrant, en renforçant la capacité d’initiative et d’action des métarégions qui les structurent. Certes, l’entreprise n’est pas plus une démocratie sociale que l’Etat de droit ne résume la démocratie politique.

Mais il est clair que le développement durable doit être décentralisé, polymorphe et adapté à chaque situation concrète. Son émergence nécessite le renforcement de la gouvernance locale, donc de la démocratie de proximité. Pas de bonne gouvernance sans concertation et pas de concertation efficace sans implication ni légitimité des responsables. A cet égard, la recentralisation des process d’aménagement, à travers les Opérations d’Intérêt National (OIN) ou la Société du Grand Paris ou encore la création des conseillers territoriaux ne constituent pas nécessairement des progrès. A contrario, on peut les analyser comme la traduction, en termes de pouvoirs territoriaux, des principes libéraux qui prévalent au sein des méta-régulateurs économiques comme l’Organisation Mondiale du Commerce ou l’Union européenne.

Penser la ville post-post Kyoto, en sautant la case vide de Copenhague et en focalisant l’action sur les territoires mutants de la périphérie, signifie enfin accepter la renaissance du fait vernaculaire. Comme le rappelait Pierre Gaudin, éditeur et ethnographe spécialiste des territoires de frange, Leroy-Merlin et Lapeyre sont les vrais architectes de la banlieue. Cette reconnaissance implique le retour de certaines formes de spontanéité dans l’apparente rigueur du process de production de la ville et donc une approche organique et non pas seulement organisationnelle de la construction. Autoconstruction et l’éphémère doivent retrouver une place dans la fabrique urbaine. Accepter et valoriser le fait vernaculaire, c’est réintroduire l’aléa créateur dans nos villes, et le retour d’acteurs exclus depuis un siècle : autoconstructeurs et coopératives de construction. Emprunté aux linguistes, le mot vernaculaire nous renvoie en effet à la notion de communauté. Utopie, dira-t-on, en oubliant que la Société du Familistère créée par Godin à Guise en 1880 a vécu jusqu’en 1968. Soit 88 ans, une durée proche de la perpétuité et suéprieure à la durée d’amortissement des constructions… Et récemment, le groupe Vinci a ainsi récemment participé à une expérience originale en région Rhône-Alpes en partenariat avec une collectivité locale et une coopérative,. L’entreprise et sa structure de maîtrise d’ouvrage ont livré le clos-couvert d’un immeuble de logements. Elle a formé les autoconstructeurs de la coopérative pour leur permettre de réaliser les finitions et livré les matériaux et comôsants prêts à la pose. La collectivité locale a, pour sa part, mis en place un système de cautionnement et une subvention permettant de sécuriser le financement bancaire de l’opération. Ce qui a été possible dans cette opération peut le devenir pour des milliers d’autres.

Cessons alors de nier la réalité en refusant le fait communautaire sous prétexte d’une universalité de valeurs depuis longtemps sacrifiée au pragmatisme économique. A chaque échelle, du hameau à la métropole, la ville est le lieu commun de l'Homme, celui où il s'est le mieux érigé en conscience autonôme. Pas de ville sans Commune, constitutionnelle ou insurrectionnelle. Pas d’avenir soutenable sans gouvernance à l’échelle des aires d’influence des agglomérations ni de démocratie véritable sans territorialisation des règles générales. Tout ceci conduit à prendre du recul par rapport aux paradigmes de l’urbanisme savant, juridique et dispendieux des cinquante dernières années. Car la prise en compte cette spontanéité signifie s’interroger sur l’interaction entre opérateurs publics et privés dans le développement de ces incontestables lieux de vie que sont les centres commerciaux, les gares périurbaines, les stations service des voies rapides et les articuler à un écosystème global. En évitant de compartimenter, une fois de plus, les équipements collectifs, les infrastructures et les réseaux de déplacement.

#3

La ville agile

> Vive la mobilité urbaine !

La mobilité urbaine pose d’abord le problème du rapport entre le citadin et l’Autre. Nomades aux origines, sédentarisés depuis dix-mille ans seulement par ambition politique autant que par rationnalité économique, nous appartenons à une espèce mobile. L’enjeu individuel et collectif est de le rester. Brider la mobilité, c’est emprisonner l’humanité en rêvant d’une autarcie qui n’a jamais existé. Contrairement à certains discours, la meilleure mobilité n’est pas celle qui ne se fait pas. Ce n’est pas non plus celle que les circonstances ou le modèle social nous imposent. C’est celle que nous choisissons. Autant que le smarphone, deux icônes symbolisent notre mobilité : la valise à roulettes et le Caddie. A leur image, la ville soutenable sera intense et mobile, pour permettre à chacun de se rendre où il le décide, en exerçant une liberté aussi fondammentale de celle d’exprimer ses opinions, de respirer ou de travailler. Ville et mobilité, interne et externe, à courte, moyenne et longue distance, sont indissociables. Pourtant, à l’heure de la lutte contre le dérèglement climatique, la mobilité est devenue écologiquement contestable. Non sans raison, si l’on considère sa contribution aux émissions de gaz à effet de serre. Mais la mobilité reste socialement vitale et économiquement nécessaire. Parce que nos villes sont ouvertes, les flux qui les traversent sont porteurs de richesse et de découverte. Ces flux vitaux génèrent dialectiquement des nuisances (bruit, pollution, insécurité, etc.) et causent des ruptures au sein des tissus urbains : faisceaux de voies ferrées, voies rapides urbaines, etc. La rupture spatiale ne constitue d’ailleurs pas un problème en elle même. Elle est intrinsèque à tout territoire, singulier par nature. A commencer par sa situation et sa topographie. A contrario, elle peut apporter une respiration nécessaire au sein de la forte densité. Elle contribue enfin à forger des identités spatiales et sociales spécifiques sinon nécessaire à la dialectique de l’échange. Les notions de trans (à travers) et de cis (au delà) d’une limite sont socialement structurantes des appartenances.

En la matière, la véritable problématique réside à nos yeux dans le traitement urbanistique et architectural de cette rupture puis dans la gestion opérationnelle de son évolution. On sait que la couverture des infrastructures, notamment ferroviaires mais aussi des voies à fort trafic, n’est pas toujours une solution pertinente. En premier lieu pour des raisons de coût liées à leur complexité technique, avec des financements qui supposeraient l’établissement de vraies politiques foncières et la définition de nouveaux mécanismes de partage de la valeur immobilière. En deuxième lieu parce que ces franchissements peuvent générer une certaine extraterritorialisation des espaces, en quelque sorte projetés hors du plan et de l’échelle de la ville. C’est surtout le cas des ouvrages à grande échelle, plus particulièrement ceux de grande surface. Ensuite parce que l’intégration malhabile des ouvrages d’art produit souvent des délaissés mal gérés par la maintenance urbaine et propices à des non-usages. Enfin parce que l’anthropisation pofonde et durable des sols n’est pas en soi souhaitable et qu’elle induit des rigidités qui rendent difficile leur recyclage ou leur déconstruction si les besoins évoluent.

Résoudre la problématique des ruptures amène au contaire à insister sur l’importance des transitions, dans leurs ancrages et le rapport aux tissus et ouvrages existants. En corollaire, sur le traitement urbain, c’est à dire à la fois spatial, topologique, typologique, formel et paysager, des franchissements aériens, souterrains ou à niveau. Chacun d’entre eux est un potentiel facteur de lien mais aussi l’origine possible d’uen nouvelle rupture. Cette dialectique renvoie à un constat selon lequel la rupture constitue moins en problème en elle-même qu’un risque d’incohérence en raison d’un traitement insuffisamment réfléchi. A petite ou grande échelle, la mise en cohérence des connexions est une démarche complexe du fait de la nécessité d’intégrer des interventions multiples sur la trame, les infrastructures et le bâti. Le but de l’urbaniste n’est cependant pas d’uniformiser les tissus mais de les relier en maintenant ou en mettant en valeur leur singularité ou leur identité. Il s’agit donc d’organiser leur perméabilité. C’est, une fois de plus, renvoyer la résolution de conflits d’usage à la gestion harmonieuse des flux plutôt qu’au cloisonnement de l’espace. Aux comportements des acteurs de préférence aux investissements.

Au fond, le vrai problème que pose le rapport entre la ville et ses réseaux est celui de la tolérance à l’étranger. Refuser la présence de flux externes au cœur de la ville, en multipliant les obstacles à la traversée ou les rocades périphériques, c’est enfermer la cité dans des murs plus puissants que ceux des fortifications d’autrefois. C’est la sanctuariser, la stériliser et l’appauvrir. D’autant plus que, paradoxalement, la globalisation ravive les solidarités de proximité, amplifiées par les réseaux sociaux sur Internet.

Opportunité pour nos métropoles, la Net économie déplace la mobilité sans la supprimer. Elle en module les formes mais diversifie les motifs, donc l’amplitude et l’intensité. En témoigne par exemple l’évolution des comportements induits par le e-commerce. En matière d’achats de produits électro-ménagers par exemple, produits lourds et volumineux, on constate en effet moins de flux de personnes puisque les consommateurs se rendent a priori moins en magasin. Le bilan carbone paraît a priori lui aussi amélioré pour les flux de marchandises, puisque seul subsiste le transport entre l’entrepôt et le domicile du client, en lieu et place d’un double flux logistique entre l’entrepôt et le magasin, d’abord, entre le magasin et le domicile du client, ensuite. Il semble pourtant que les clients restent nombreux à effectuer malgré tout un déplacement en magasin avant de faire son choix et de comparer les prix sur Internet afin de faire l’achat au plus bas prix. De même, la e-administration entraîne moins de déplacements pour des raisons administratives pour les opérations simples comme obtenir un acte de naissance ou un extrait de casier judiciaire, remplir un dossier d’inscription à l’université, effectuer une déclaration fiscale, etc. Le déplacement physique subsiste malgré tout pour récupérer des documents originaux, des pièces d’identité, obtenir une information personalisée quand les renseignements génériques et les FAQ ne suffisent pas.

Changement de civilisation ou poursuite de la civilisation antérieure à la crise systémique ? Accélérateur de la transition post carbone ou survivance du modèle consumériste ? En termes de choix de société, donc de mobilité subie ou choisie, se pose ainsi une question centrale. En corollaire se pose aux décideurs locaux celle du risque croissant de décrochage social dans une société où, schématiquement, de moins en moins de riches deviennent de plus en plus riches, tandis que de plus en plus de pauvres s’appauvrissent d’avantage. La mobilité résidentielle est un facteur puissant de mobilité professionnelle et sociale. Elle est dramatiquement faible en France, dans le parc social come dans le secteur libre, du fait des difficultés croissantes à céder rapidement un logement et, symétriquement, à en acquérir, louer ou construire un autre. En témoigne d’abord la très faible rotation du parc social. Pour les plus modestes des ménages, l’insuffisance de l’offre fait qu’on reste dans son logement de crainte de ne pas pouvoir se reloger dans des conditions acceptables. D’autres se résolvent soit à renoncer à une mobilité professionnelle, soit à allonger et à renchérir ses déplacements pour aller travailler. Quand aux propriétaires occupants, ils sont confrontés à la financiarisation et à la viscosité du marché immobilier. Vendre rapidement son domicile, voire même le mettre en location pour concrétiser une mobilité professionnelle demeure difficile voire impossible. En résumé, pour beaucoup, le choix se résume à une alternative contrainte : « vends ta maison d’abord… sinon prends le TGV ». Il s’agit ici d’un problème très français, en grande partie lié à la rigidité juridique du marché immobilier et à l’archaïsme de sa fiscalité.

Dès lors, la trop grande rigidité des parcours résidentiels apparaît aussi comme un facteur générateur de déplacements, au sein d’un même territoire et entre territoires. La crise du logement est aujourd’hui un des principaux freins à la mobilité sociale. Conséquence : le couple infernal logement - déplacements subis est toujours à l’œuvre. A la segmentation sociologique des marchés immobiliers correspond désormais une spécialisation géographique croissante, que renforcent les pannes de l’ascenseur social. On sait que plus on s’éloigne du centre, plus le coût du logement baisse mais plus celui des déplacements croît. Ces deux postes fondammentaux connaissent une évolution à la hausse dans le budget des ménages. Le poste Transports représentait 9,8 % du revenu disponible des ménages en 1960. Il atteint 15 % en 2005. Il est aujourd’hui de 17%. Quand au logement, son poids atteint 25 %, orienté à la hausse sous l’effet de l’envolée des prix, tendance que la dévalorisation amorcée en 2008 n’a pas totalement compensée. Au total, ce sont donc 42 % du budget disponible des ménages français qui sont affectés aux besoins fondamentaux de se loger et de se déplacer. Parallèlement, la prise en charge par la collectivité du coût de la mobilité, grâce aux politiques de transports publics, ne fait que reporter le problème de financement, même s’il contribue à maintenir une certaine justice sociale. C’est donc une équation individuelle et collective insoutenable. C’ets aussi un enjeu politique et social majeur dans un pays qui a trop longtemps privilégié l’accession à la propriété et cantonné le secteur locatif au logement social. Un pays qui découvre à retardement, dégradation de la note souveraine ou ratios de Maastricht aidant, que la crise des subprimes a sonné le glas de l’économie d’endettement et de son corollaire, la mutualisation de la dette par l’impôt.

Ajoutés au problème de solvabilité décroissante des ménages, lui-même lié à leur taux d’endettement immobilier, ces facteur sont explosifs. En termes de développement soutenable, ils nourrissent l’équation de la mobilité physique sans la résoudre. Et on est d’autant plus contraint à se déplacer plus qu’on est socialement fragile. Ce qui accroît les inégalités. En résumé, l’immobilisme de l’ascenseur social est aggravé par la faible mobilité résidentielle. Celle-ci rigidifie la segmentation sociologique des marchés immobiliers et accroît spécialisation géographique des territoires. Il en découle un risque accru de ségrégation spatiale. En question, bien sûr, la cohésion des territoires. Isolement et décrochage social sont liés. Les questions de fond sont toutefois celles de déterminer les lieux où se produiront ces décrochages et celle des catégories sociales qui le subiront. Après trente ans de politique de la ville et de désenclavement des quartiers d’habitat social grâce à la densification des offres de mobilité collective, le problème ne se pose plus dans les seules Zones Urbaines Sensibles. On connaît et on traite désormais ce problème dans les banlieues qui restent cependant, selon l’expression de Bernard Cathelat dans une récente étude de prospective pour l’Union Sociale de l’Habitat « une cocotte minute sociale sans soupape ». On n’en a pas encore pris la mesure du phénomène en périurbain, plus encore dans les milieux ruraux intégrés aux bassins économiques des métropoles. Des espaces massivement investis par de jeunes familles, iconiquement caractérisées par deux emplois, deux enfants, deux voitures, un pavillon de quatre-vingt mètres carrés en grande couronne. Des catégories terriblement exposées au triple risque de perte d’emploi, d’insovabilité et d’isolement. Karl Marx parlait déjà de paupérisation croissante et de prolétarisation de la petite bouegeoisie. Nous y sommes. Dans un avenir proche, plus encore que les conséquences du vieillissement de la population, nous allons devoir gérer la grande détresse des catégories intermédiaires, notamment celle des primo-accédants victimes de l’illusion de la consommation et de la dette. A cet égard, va-t-on au nom d’un développement durable environnementalement correct mais socialement vers une situation absurde qui aboutirait à sanctionner les pauvres pollueurs ? Ceux qui ne peuvent acheter qu’une vieille voiture et qui habitent un logement en périphérie ? Ou ceux qui ne pourront plus mettre de gasole dans leur vieille voiture pour aller travailler, puisque la mobilité périphérique est automobile. Interdira-t-on aux frontaliers de Lorraine ou de Savoie d’aller chercher du travail dans d’autres régions moins impactées par la crise ? Dissuadera-t-on les entreprises du bâtiment basques ou catalanes de chercher des débouchés dans les régions Acquitaine ou en Midi-Pyrénées ? Va-t-on au contraire poursuivre l’effort de désenclavement, en prolongeant par exemple des lignes de transports collectifs périurbain en site propre, sans certitude sur note capacité à financer ces infrasturctures lourdes ? Parviendrons-nous parallèlement à réintroduire les activités économiques et l’emploi dans les villes ?

L’enjeu sociétal de la mobilité dépasse donc largement ses dimensions urbanistiques et environnementales. La mobilité locale structure les bassins d’emploi, elle. Il ne suffit pas de contenir les villes dans des périmètres administrativement limités ni d’améliorer les déplacements de proximité. Surajouter des entraves à la mobilité aux exclusions économiques et spatiales serait socialement irresponsable. Politiquement criminel et moralement inacceptable. Refuser de reconnaître l’étalement urbain comme une conséquence de la croissance de la population humaine, ne pas imaginer de nouvelles formes de mobilité partagée revient à adopter une vision malthusienne de l’humanité. C’est sous-entendre qu’au sein de cette humanité, certains ont le droit d’être citoyens, les autres n’étant que des étrangers, des métèques, des exclus. Certains ont le droit de vivre, d’autre pas.

Ce serait au fond réveiller la peur de l’autre, la peur de la différence, la peur de l’avenir. Visions d’autant plus scandaleuses que leur totalitarisme, leur eugénisme et leur racisme sont implicites et qu’elles usent fallacieusement de l’alibi de la préservation de la planète. L’enjeu de la ville de la transition est d’abord de changer cette représentation, donc réconcilier les citadins avec leurs voies de communication. Qui sont autant de chemins de liberté.

> Reppositionnons les infrastructures comme vecteurs de l’espace public

Certes, les infrastructures impactent les tissus urbains. Partant, agissent sur la qualité de la vie urbaine. Pour les urbanistes, l’intégration de la mobilité dans les territoires urbains se résume souvent à la problématique du point et de la ligne. Une ville, c’est d’abord un territoire ; une infrastructure reste une ligne au mieux une étroite bande de développement plus intense. La ville émerge au croisement de lignes. Plus le croisement de flux est dense, plus la cité se développe. Car une ville est à la fois carrefour et hub, portail et caravansérail. Les axes qui irriguent les territoires la pénètrent et la dynamisent. Cependant, au sein d’un territoire métropolitain se superposent des flux externes, qui le relient à l’ailleurs en l’ouvrant sur son environnement, et des flux internes, propres aux citadins. Acceptés ou subis, ces flux impactent positivement les tissus urbains. Ce n’est pas sans raison que l’on parle d’irigation. Leur dynamisme est le premier gage de mixité fonctionnelle et sociale. La préservation de cet enjeu vital, partiellement renouvelé par les TIC, nécessite de concilier les impératifs métropolitains qui fondent des besoins de mobilité avec la qualité de vie des citadins centraux.

S’il n’y a sans doute pas pas de bonne place pour les infrastructures, réconcilier les voies de circulation et les citadins, c’est d’abord ne pas nier les réseaux, sauf à multiplier les non-lieux. C’est aussi, dans une certaine mesure, ne pas chercher à tout prix leur spécialisation, en cédant à l’illusion de la vitesse qui caractérise les infrastructures en site propre. Un tramway à grand gabarit ou un bus à haut niveau de services se traduisent par la réalisation d’infrastructures lourdes et coûteuses, qui impactent les traversées piétonnes au moins autant qu’une voirie à fort trafic automobile. Contradiction du développement durable parmi d’autres, la priorité donnée à la réduction des émissions de GES doit-elle se traduire par un accroissement des risques de sécurité ? La course de vitesse en matière de déplacement est une absurdité. Elle l’est d’autant plus à une époque où le temps de déplacement, du moins en transports collectifs, n’est plus un moment inutile mais un temps relationnel sinon culturel.

On voit ici que l’optimisation des systèmes de mbilité passe d’abord par la densification de leur usage, par leur gestion modulable, par l’information multimodale, l’intégration tarifaire des offres et par la fréquence courte des dessertes métropolitaine. Allons-nous déployer des solutions sobres de mobilité fondées sur le partage de la voierie magistrale, avec par exemple la mise en place de sillons horaires pour les cars, système qui fonctionne parfaitement depuis plusieurs années à Madrid ? Renouveler l’approche des infrastructures, c’est enfin reposer dans d’autres termes la question des voiries souterraines. Enfermer les millions de voyageurs du RER francilien dans des tunnels est-il souhaitable, dès lors que se posent de graves problèmes de qualité de l’air dans les enceintes souterraines, dont les études plus récentes tendent à prouver qu’il est de moins bonne qualité que l’air extérieur, lui-même pollué ? De fait, le S Bahn, qui circule sur voie mixte y compris pour les trains à grande vitesse ICE, gêne-t-il plus les Berlinois que la sous-capacité des liaisons souterraines dites « passe Paris » ? Régler la question des flux urbains, c’est enfin traiter celle du stationnement. Cette question renvoie autant à la gestion de la voirie, de l’espace public de l’intermodalité qu’à la réglementation de l’urbanisme. On sait par exemple que une voiture passe plus de temps au parking qu’à circuler mais aussi que plus de la moitié des clients du transports ferorviaires rgionaux se rabattent en voiture sur les gares. Le développement du stationnement de rabattement est un enjeu aussi puissant que le développement de l’offre de transports collectifs ou de modes doux pour impulser le report modal ou que l’obligation de réaliser de coûteux parkings souterrains dans les programmes immobiliers. Des parcs de stationnement que l’on peut désormais concevoir comme évolutifs voire, comem c’est le cas pour le projet *** à Montpellier, comme immeubles relationnels et authentiques composantes de la forme urbaine et.

> Refondons la convivialité urbaine autour des voies

Partager la voirie dans le temps comme dans l’espace est donc nécessaire. Faut-il pour autant poursuivre dans la voie classique en intervenant, comme pour le réaménagement de nombreux axes parisiens – Boulevard Magenta ou rue La Fayette – sur les seuls aménagements voyers ? En généralisant des aménagements répétitifs, avec leur immuable pavement de granit gris, dur à la marche, excessivement minéral et leur mobilier urbain stadardisé ? Des aménagements coûteux qui sectorisent, divisent, isolent, compartimentent, avec des effets aussi pernicieux que ceux de l’urbanisme sur dalle ?

Partager ne signifie pas segmenter l’espace, approche qui masque une forme de ségrégation. C’est d’abord renoncer à la vision traditionnelle qui hiérarchise les voies en fonction de la nature et du volume des flux qu’elles accueillent. Le touriste ou businessman étranger qui se rend à Paris après avoir atterri à l’aéroport de Roissy-Charles de Gaulle traverse la banlieue nord (Aulnay-sous Bois, La Courneuve, Saint Denis…) dans des couloirs, autoroute A1 ou RER B quasi-étanches mêmes s’ils demeurent majoritairement à ciel ouvert. Il est prisonnier du système magistral, à l’échelle de la trame régionale. Il ignore tout de la réalité qu’il traverse. A contrario, le patient travail de maillage, dans la profondeur des îlots peu à peu réalisé sur la Nationale 7 montre que la concialiation est possible. Tout est question de fluidité et de rythme plutôt que de vitesse.

C’est donc évidemment sur la gestion des voies et sur les comportements qu’il faut agir, plutôt que de procéder par interdiction ou dérogations qui stigmatisent les personnes ou produisent des réactions d’incivilité. Il est aujourd’hui essentiel de réfléchir à une véritable écologie de la mobilité pour réapprendre à vivre ensemble sur un même espace. Il convient d’agir pour une variabilité de l’espace de mobilité. De travailler sur la temporalité des usages des infrastructures comme sur celle des équipements collectifs. Aujourd’hui, on sait faire du partage de voirie évolutif dans le temps grâce à des marquages lumineux au sol. De même, on sait expliquer aux voyageurs de la ligne 14 du métro parisien qu’il faut éviter de monter ou de descendre en tête et en queue à la station gare de Lyon en heures de pointe. A cet égard, la tranformation de la voie Georges Pompidou sur les quais de Seine constitue une heureuse synthèse. Il en va de même pour les limitations de trafic le week-end dans certains quartiers, tout en préservant l’accessibilité des riverains. Dans cette approche, plus que l’aménagement du sol et le mobilier urbain, c’est la capacité à temporaliser les usages de la rue qui constitue la clé. Cette approche souple permet à chacun de réapprendre l’usage commun de la rue comme axe de communication et non comme traduction spatiale du mythe de l’espace public.

Comment transcrire ces principes dans la conception des projets d’aménaement ou de construction ? Sans faire de futurologie puisque des exemples existent d’ores et déjà, la méthode s’impose comme une évidence. En partant d’une coupe sur la rue, on cherche d’abord à édifier une ville grâce à une cote zéro libérée des éléments qui font barrière architectonique (compteurs, containers à ordures, signalétique, l'éclairage et les feux rouge, etc..) regroupés dans un seul bloc. L'innovation urbaine consiste donc à penser le territoire depuis cette coupe, c'est-à-dire à organiser ce qui circule au-dessus du niveau de la rue en relation directe avec le sous-sol, avec une gestion intégrée des infrastructures. Fondées sur un réseau majeur, celles-ci sont situées dans une galerie technique qui quadrille le territoire et distribue les fluides aux îlots. Un niveau d'épuration des eaux, qui intègre une station pour sécher la boue utilisée pour refroidir les tubes de la climatisation centralisée, le ramassage pneumatique des ordures, une centrale électrique de cycle combiné et une station de production d'énergie renouvelable, constituent l'ensemble des infrastructures de ce nouveau quartier. Au final, elles ne représentent plus une rupture dans le tissu urbain car elles sont intégrées dans la topographie et ont été transformées en espace public. Elles permettent de passr d’une logique de compensation des nuisances à une logique de valorisation. Elles créent une valeur ajoutée sociale, économique et environnementale. C’est le cas du parc de la Pau à ****, qui dissimule en partie l'espace d'incinération des ordures, entre autres. Cette gestion globale des infrastructures est certes plus facile à réaliser dans les nouveaux quartiers mais la volonté politique peut prendre en compte ce concept d'acupuncture urbaine, édifice par édifice, pour refonder la cité à partir de flux intelligemment étudiés avec une éco-logique.

#4

e-Polis et ville vectorielle

> La révolution numérique

Cette éco-logique dispose aujourd’hui de tous les outils de pilotage et de conception. Internet, en tous cas le World Wide Web accessible à presque tout le monde depuis à peu près n’importe quel point du monde, à peu près tout le temps, est aujourd’hui âgé d’un peu plus de 20 ans. En 1983, le président républicain Ronald Reagan ouvre le GPS aux applications civiles. Au début des années 1990, les ordinateurs des universités deviennent communicants après ceux des militaires.

Aujourd’hui, on compte environ vingt-quatre millions d’accès internet en France, qui se situe au troisième rang européen, pour environ vingt-sept millions de ménages et de résidences principales et trois millions sept-cent-mille entreprises de toutes tailles. Le un taux d’accès moyen des ménages à Internet est voisin de 70 %, un ratio à comparer par exemple au taux de possession d’une automobile (80 % en moyenne nationale mais de l’ordre de 50 % à Paris et décroissant dans les métropoles sui disposent d’un réseau performant de transports collectifs). Un chiffre enfin à mettre en perpsective avec les 58 % de taux de propriété du logement principal. Mais il y a aussi vingt-quatre millions de comptes Facebook et sept millions de comptes Twitter. Les smartphones arrivent en tête des ventes de téléphones mobile et 46 % des Français en sont équipés.

Corollaire : l’espace-temps traditionnel n’est plus le seul à strucrurer nos actions. De même que la densité des connexions détermine l’intensité des échanges, la mesure de l’univers numérique, révolutionne notre rapport au monde. Aujourd’hui, l’étendue de la Toile mondiale est d’environ vingt clics. Ceci signifie que le site le plus lointain du Web est atteignable via une vingtaine de clics sur des liens hypertexte. Après la révolution de la relativité et la prise de conscienc de la prévalence du temps sur la distance – qui débouche sur une mesure de l’amplitude du déplacement en unités de temps et non pas en distance métrique, ce dont témoignent les cartes déformées de la relation Paris-Province par TGV – ce changement de repère et d’étalon induit une mutation plus puissante du territoire urbain que celles qu’ont apporté en leur temps la vapeur, le pétrole ou l’atome. Parce que la vie numérique introduit une certaine extraterritorialité, en tous cas la possibilité d’un lien qui dépasse les contraintes physiques de l’espace-temps, le critère discriminant entre centre et périphérie perd de sa pertinence. C’est une donnée majeure de l’urbanisme de demain. Ecoutons Michel Serres lorsqu’il déclare : « Nous sommes face à une renaissance de l’humanité ». Et transposons son enthousiasme dans la fabrique urbaine.

Nous abordons en effet le XXIe siècle avec de nouveaux modèles qui découlent de la transformation radicale d’une société industrielle obsolète. Cette mutation résulte de trois processus interdépendants. Avec la disparition d'un monde divisé entre communisme et capitalisme, les limites territoriales se recomposent, par exemple avec l'Union Européenne et l’émergence de la Chine comme superpuissance. Elles transforment le paysage mondial alors qu’on assiste à la contagion d'une crainte commune, le terrorisme. Le second processus tient à la revendication au droit à la différence et au respect des minorités. Elle s’organise autour d’associations locales qui fleurissent dans les noyaux urbains et deviennent des bases d'échanges globaux grâce à Internet. La prise de conscience de la nécessité de préserver l’environnement en fait partie. Elle se définit aujourd’hui non plus comme le rêve de quelques visionnaires, non pas comme la justification d’une décroissance imposée par une économie en crise mais comme la valeur fondatrice d’une civilisation glocale, c’est à dire à la fois globale et locale. En cette fin de première décennie du millénaire, nous devons compter avec le progrès scientifiquee : génétique, reproduction assistée et nano-technologies. Avec prudence et discernement mais sans peur. La généralisation des TIC induit de nouvelles manières de produire, de gérer, de communiquer et de créer des liens, dont la matière première est l'information.

Bref, nous assistons à la naissance du capitalisme cognitif dont le paramètre clé est la vitesse. C’est le premier triptyque fondamental de la e-Polis : ville, espace, temps. Dans cette ville que nous construisons, l’information, l’énergie et la lumière jouent en effet un rôle capital. Comme la forme urbaine et l'architecture, elles donnent du sens à l'espace. La Smart City ne se réduit pas à des capteurs intelligents, à des applications mobiles ou à des systèmes informatiques. C’est d’abord la ville plus facile pour tous, plus belle et donc plus humaine. La ville du mieux vivre pour chacun, dans l’espace public comme au travail ou dans l’univers intime. La ville 3.0 est la ville où la Toile multiplie les potentialités d’interactivité et les échanges. C’est la ville de l’intelligence collective grâce à la mise en relation des savoirs et des critiques. La ville intense est enfin celle de la mobilité et des flux, celle des rythmes de vie et des aires d’influence. C’est la ville de l’action fondée sur le mouvement.

Le monde virtuel, celui des réseaux, de la téléprésence ou de la télé-administration, a pris sa place dans notre réalité matérielle. Son immatérialité ne doit pas faire oublier la finalité de la fabrique urbaine. La Cité est un corps social où doivent prévaloir l’équité, la liberté et le bien être des hommes et des femmes. La présence croissante de la haute technologie doit valoriser l’essentiel : la relation harmonieuse avec les autres et le développement de chacun. C’est ainsi qu’une nouvelle forme de mixité se dessine. Elle résulte des échanges au sein des réseaux sociaux et des relations vécues dans la vie quotidienne. Hybrydes car à demi réelles et à demi virtuelles, les villes multidimentionnelles, selon la typologie de Vincent Pilloy, apportent de nouvelles dynamiques aux trois dimensions de l’espace. Le système urbain dans son ensemble est en mutation et pas seulement dans ses formes. Il évolue d’abord dans ses modes de régulation, avec des impacts évidents sur sa cohésion. Une cohésion qui peut désormais reposer sur d’autres valeurs que le contrôle social, le conformisme et la contrainte.

Nous sommes entrés dans la ville vectorielle. Celle-ci se développe au sein de temporalités variables (saisonnalités, alternance du jour et de la nuit, désynchronisation des rythmes de vie, etc.) et de territoires immatériels, parfois éphémères et communautaires, parfois pérennes et institutionnels quand on raisonne en termes de services collectifs. Cette émergence s’accompagne d’une étonnante diversité de modèles et de trajectoires, aussi bien collectives qu’individuelles. Car la ville vectorielle est une sorte de cyclotron : générateur d’aléas, révélateur de possibles. Avec une capacité à fédérer jamais rencontrée dans l’histoire par sa rapidité et sa fluidité. Logiquement, le besoin se renforce de se retrouver en vrai, en grandeur nature dans le monde sensoriel et sensuel, dans des lieux communs. C’est ce qu’illustrent les « apéros Facebook » mais aussi les discussions autour de la machine à café entre collègues qui se sont contactés par mail, messagerie interne et SMS ou voyagent dans le même TGV entre siège et filiale.

De fait, l’intime se déplace. Ce n’est plus le lieu physique exclusif, réduit au foyer traditionnel. L’espace intime devient l’endroit où l(on apporte son quant-à-soi et où, physiquement, on se pose. Le concept de chez moi – chez l’autre que développe la sociologue Ginette Baty-Tornikian se généralise dans la vie privée comme dans la vie professionnelle. Nous transportons notre bureau et nos soucis professionnels avec notre smartphone, à la maison, dans la voiture ou le train, comme nous importons notre vie privée dans l’entreprise. L’univers virtuel s’apparente finalement un nouvel espace de socialisation, que nous apprenons peu à peu à apprivoiser et qui modèle nos comportements. Corrélativement, les questions de mobilité, de porosité des espaces, d’interactivité et donc d’interopérabilité des systèmes se posent aux trois échelles territoriales. Il en va de même pour la question des rythmes urbains (24 heures sur 24, 7 jours sur 7) et de leur apparente désynchronisation. Le rapport Hervé de 2001 n’avait pas encore pris toute la mesure du Web 3.0.

La ville du XXIe siècle est donc hybride et vectorielle. Elle constitue un système intégé mais évolutif, caractérisé par la simultanéité des affichages et des usages. Elle est à l’image de nos adolescents qui se meuvent à la fois dans le réel et dans le virtuel. Simultanément connectés sur Facebook et posés en groupe dans tel ou tel lieu physiqu, ils téléphonent, échangent sur les réseaus sociaux, partagent avec leurs amis. Il en va de même avec toutes les communautés, réelles et virtuelles, qui animent la cité sur un mode non institutionnel. Ces différents écosystèmes apparaissent à la fois mobiles, avec les trois mobilités fondamentales (géographique, sociale, professionnelle) et poreux grâce à l’interpénétration croissante des espaces publics et privés. En même temps qu’un certain nomadisme, voulu ou subi, ceci entraîne presque mécaniquement la génération d'espaces intermédiaires, espaces publics-partagés à investir. Les fameuses hétérotopies de Foucault sont autant de territoires vierges qui dynamisent la ville.

Parallèlement, les cellules de logement, les lieux de travail et les immeubles peuvent communiquer avec leur environnement urbain. En filigrane, se pose la question de la multiplicité des usages par des clientèles de plus en plus segmentées. Celle aussi de l’interactivité, avec par exemple la généralisation d’applications ou de groupes sur les réseaux sociaux qui permettent, en temps réel, d’adapter son trajet en fonction des perturbations sur un réseau ou à des personnes handicapées de choisir leur itinéraire en évitant des travaux de voierie ou un déménagement imprévu… Dès lors, bien des décisions peuvent appraître domme d’ores et déjà décalaées par rapport aux avancées technologiques. Ainsi la nouvelle réglementation qui limite l’éclairage nocturne apparaît comme d’ores et déjà obsolète au regard des capacités de gestion dynamique de l’éclairage urbain en fonction du niveau de luminosité de son environnement, naturel ou artificiel.

L’énergie structure donc la forme urbaine au même titre que les infrastructures traditionnelles. Les flux d’information permettent des adaptations et des ajustements permanents. Mais ces nouvelles opportunités renvoient à la coopération entre les opérateurs, à l'interopérabilité des différents systèmes et à la mise en cohérence des systèmes de gestion urbaine et de ceux qu’intègrent nos immeubles intelligents. Le débat s’analyse désormais en termes de perspectives élargies de communication humaine interpersonnelle et sociale versus une communication difficile, parfois soupçonneuse, entre opérateurs de services urbains versus communication entre les systèmes de gestion urbaine. En quelque sorte, c’est la question du rôle de l’administrateur système ou de l’opérateur de services versus la démocratie locale. Quel est l’enjeu véritable ? Autant que de concevoir les espaces intelligents qui accueilleront cette vie, c’est de savoir qui prend les décisions au nom des citoyens. En la matière, force est de constater qu’un opérateur de téléphonie mobile et un réseau social fédèrent beaucoup plus de personnes qu’un maire de grande ville. Le corollaire des nouvelles technologies urbaines est bel et bien l’obligation de revivifier la démocratie locale.

Energie, information et espace constituent donc le second tryptyque de la e-Polis. La thermodynamique nous apprend que plus l'entropie est faible, plus il est probable qu'elle augmente mais que plus elle est élevée, plus elle a des chances de diminuer. Plus donc il y a création d'ordre à partir du désordre. La néguentropie n’est pas autre chose que la capacité d’auto-organisation par la production d’une information structurée. Au sens propre, la ville est réorganisée, remodelée par Internet. Loin d’apporter une froideur technologique, la Toile a remis de l‘humain dans l’informatique, de la souplesse vivante dans la rigidité des process, de l’interactivité là où il n’y avait que de l’information descendante. Elle permet désormais de concilier passion et raison. A nous d’agir au mieux, en profitant de l’occasion historique de la transition.

On voit bien que les réponses sont au moins autant d’ordre sociétal, voire comportemental, que d’ordre technique. E-Polis, à la fois smart city, ville soutenable et ville agile, fonctionne en effet sur un mode d'inscription et non pas de prescription. Avec des conséquences fulgurantes sur le modèle sociétal. Evoquant l’actuelle morosité des Français, Boris Cyrulnik observe que notre société est passée de la culture d’Œdipe à celle de Narcisse. Mais individualisme et sens collectif ne sont pas exclusifs. Selon l’historien Michel Angot, grand spécialiste de l’Inde qu’il décrit comme une société à faible individualisme et à lien collectif puissant, le modèle sociétal français reste caractérisé par un individualisme fort et par un lien collectif faible. Crispée sur ses illusions d’universalité abstraite, notre société produit plus de rivalités que d’émulation. Ce que propose désormais la ville vectorielle, c’est la possibilité de concilier un individualisme fort, donc une profonde liberté individuelle, et un lien collectif puissant, gage de cohésion.

A tous ces égards, la rupture entre la ville du XXe siècle et celle de la transition se manifestera plutôt par son organisation politique et par le vécu qu’elle propose, que par la réduction de son empreinte carbone ou par sa forme spatiale, dont on peut penser qu’elle évoluera finalement assez peu. En raison de l’effet d’inertie des parcs immobiliers, le Grand Paris qui naîtra un jour des procédures en cours pourrait bien ressembler plus au Paris d’Haussmann qu’au « Paris au XXe siècle » imaginé par Jules Verne. Face à la relative stabilité des trames urbaines et des formes architecturales mais grâce à l'hyper connectivité, s’esquisse néanmoins une ville généreuse et non pas générique. Une cité communautaire, ville éducatrice qui favorise la vie en commun dans l'espace public historique et dans la sphère du public-privé, au sein de différentes communautés qui forment des citadins responsables et humanisés. En s'appuyant sur le capital humain afin de promouvoir le talent et l'imagination. Et en développant l'enthousiasme et l'implication des citoyens dans la gestion de leur ville. S'il faut vivre dans une harmonie et un équilibre entre les trois environnements, urbain, naturel et cyberspatial pour édifier une société équilibrée, il faut sérieusement reconsidérer l’espace en recyclant le territoire de l'urbanisme dispersé, en le densifiant et en lui apportant une complexité et une intensité nouvelle.

Sans oublier le futur. En recyclant nos villes, en les dotant de mécanismes qui intensifient l'usage des équipements et génèrent un espace public supplémentaire mais déjà structuré. Le premier mode recyclage relève de l’optimisation des usages, un facteur crucial lorsqu’il s’gait d’équipements publics. Au XVIIe siècle, les marchands et les banquiers flamands se réunissaient souvent dans les églises qui apparaissaient alors comme des bâtiments à vocation mixte, religieuse et civile. Depuis deux siècles, l’Argentine et le Chili utilisent les mêmes bâtiments pour accueillir leurs écoles maternelles et élémentaires, grâce à un usage alterné des salles de classe, tenant naturellement compte des rythme de sommeil et des courbes d’attention des enfants. En France, l’organisation d’activités périscolaires, plus encore lorsqu’elles émanent de l’initiative des parents ou de d’acteurs de la société civile, se heurte à la rigidité des mode de gestion de l’Education nationale, quand bien même les écoles, les collèges et les lycées sont-ils propriétés des collectivités locales.

Une deuxième voie est celle de la transformation. Faire muter un ancien immeuble de bureaux en logements n’est plus une absurdité, pour autant que les rythmes de façade le permettent. Transformer progressivement un parking de voitures en stationnement pour vélos est possible. C’est déjà le cas dans la plupart des gares d’Alsace.

Une autre piste majeure est celle qui consiste à recycler les infrastructures. Cette démarche s’apparente à une sorte d’acuponcture urbaine, qui considérant l'espace public comme le moteur de la e-Polis. Effectuer un patient travail de couture urbaine au sein des tissus, travailler dans la profondeur des îlots est une expression possible d’un nouveau vocabulaire urbain.

On imagine ainsi une ville qui se développe au delà des balayages conventionnels. Qui réintègre les facteurs sensoriels, olfactifs, tactiles, adaptables, sans barrières. Une ville ludique et ouverte, pensée pour les personnes et depuis les personnes. Avec une conception dynamique de la vie, dans un environnement en relation directe avec quelques formes de conduite en constante transformation, dans un territoire éducateur. Avec la capacité de transmettre en même temps une sagesse ancestrale et des usages innovants. Dans son sens le plus généreux, l'espace public s’affirme comme l'élément clé de la construction d’une nouvelle identité collective.

#5

La ville soutenable

> Gérons intelligemment la transition énergétique

Puisque nous parlons de transition et d’écologie, qu’elles soient d’abord urbaines. Puisque nous évoquons le développement urbain durable, revenons aux sources et adoptons résolument le terme de soutenable. La question centrale que pose le développement soutenable n’est pas seulement une question d’allocation de moyens. C’est celle du rapport qu’une société entretient avec le temps, avec sa vision de l’avenir, avec le sens qu’elle donne à son futur. Notre vision de l’histoire nous conduit, par commodité intellectuelle, à segmenter un processus d’évolution par nature hétérogène. A fixer, comme dans le mode projet, des dates de début et de fin, coïncidant avec des phases politiques, culturelles ou économiques clairement identifiée. La réalité est bien différente. L’étude des parcellaires urbains sur la longue période, la lecture des actes de vente des biens immobiliers ou l’analyse des phases de travaux dans un immeuble illustrent un processus continu d’adaptation, parfois accéléré par une mutation soudaine.

La relation sociale au temps ne se réduit pas à la durée, valeur mesurable selon des étalons communément admis mais sont le vécu, le ressenti peut diverger. En témoigne la conradiction classique entre la durée d’un mandat mnicipal et celle des opérations d’aménagement. Elle intègre aussi la notion de rythme, c’est à dire de cadence, d’accélaration et de déscélération, donc de synchronisation. La France est une triste championne d’Europe pour la durée de réalisation des opérations immobilières, de quatre à cinq ans en moyenne, en cruel décalage avec l’urgence des besoins. La notion de temps se décline aussi dans l’idée de tempo, de vitesse relative d’exécution et de mouvement d’ensemble. C’est renvoyer à la cohérence des visions et des outils de planification ainsi qu’à la coordination des actions, dont les contradictions sont le lot quotidien des maîtres d’ouvrage et maîtres d’œuvre. C’est enfin réfléchir en termes de fenêtre de tir, c’est à dire d’opportunité pour engager une action, perçu non pas comme pusillanimité ou comme procrastination mais comme la recherche des conditions optimales pour faire aboutir une action. Agir de manière opportune, c’est choisir le moment, le lieu et les acteurs les plus pertinents pour mener à bien une opération. Vite et bien. Combien de Zones d’Aménagement Concerté (ZAC) ont-elle été lancées à contretemps et se sont-elles traduites par des durées très longues de concrétisation et des surcoûts amplifiés par le retournement de la conjoncture économique ? Combien de mètres carrés de surface commerciale sans preneur ont-ils été construits depuis 2008, de l’aveu même du conseil National des Centres Comemrciaux (CNCC) ?

L’urbanisme soutenable, pour paraphraser Vincent van Gogh qui parlait de peinture, doit devenir « moins sculpture et plus musique ». Il lui faut donc raisonner en termes de constance de l’intention, de fermeté de la ligne directrice plutôt qu’en termes de pérennité des institutions et des productions matérielles. En termes de capacité à tenir la distance, à soutenir l’effort plutôt qu’en termes d’ambition à régler définitivement une question dont les prémices évoluent, dans un monde qui continue à innover. Certes, pour les techniciens de l’urbain, la transition énergétique doit permettre le passage d'une ville à forte empreinte carbone à une ville décarbonée. Cette ambition se traduit peu à peu par des plans d’action destinés à respecter les engagements internationaux des sommets de Kyoto et Rio. Mis à mal par la crise, les conflits d’intérêt et les rivalités internationales, l’objectif affiché est de diviser par quatre les émissions de gaz à effet de serre, le fameux Facteur 4. Mais qu’en est-il au juste ? Le premier constat est celui d’un retard général : trop peu d’investissements mondiaux dans les énergies nouvelles, selon l’Agence Internationale de l’énergie, et un retard flagrant en France qui n’a pas encore résolu son complexe nuéclaire. Un modèle économique alternatif qui n’est toujours pas au point, des idées de décroissance ou de slow economy dont les applications ne sont pas entièrement convaincantes. Le second constat est celui de la permanence de méthodes et de schémas anciens de planification centralisateurs, au plan national comme à des échelles infranationales, dans un domaine qui appelle l’homéopathisation de préférence à la technique de la table rase, l’autonômie plutôt que la concentration. Lors d’un séminaire de l’IDDRI-Sciences Po en 2011, Vincent Renard observait cependant que Toronto – la plus grande ville du Canada, la quatrième plus importante cité d’Amérique du nord et dont près de la moitié des habitants ne sont pas nés au Canada - a élaboré son plan climat-énergie en compilant les documents existant. En faisant appel aux parties prenantes locales - entreprises, universités, associations - plutôt qu’à des cabinets internationaux d’experts. En choississant d’instiller la préoccupation énergétique dans les différentes strates d’action, une démarche qui était déjà celle des Chartes d’environnement et des Agendas 21 en France, désormais enfouis sous la stratification des institutions et des procédures. Plus grace : au delà de ce conservatisme institutionnel, notre pays s’épuise en vains débats nationaux, Grenelle ou Transition. Des démarches lourdes qui certes concertent les forces vives associatives et institutionnelles mais reflètent des postulats obsolètes, subissent le lobbying des oligopoles sans l’intégrer pleinement et continuent à exclure les citoyens. En découlent un droit énergétique qui fait la part belle aux énergéticiens et des réglementations thermiques anti-urbaines. Dans ce contexte institutionnel, comment les villes résoudront-elles glocalement leur trilemme énergie - climat / démocratie / nouveau modèle économique ?

Une fois encore, c’est l’angle de vue, le parti-pris et la posture des acteurs qui discrimine l’action pertinente. La ville de la transition est certes une ville sobre mais aussi socialement, économiquement et culturellement attractive. Une Cité écologique dont la gouvernance s’adapte aux besoins humains comme aux aléas climatiques. Or, pour réduire nos émissions de carbone, nos méta-documents ambitionnent de concentrer plus de logements et d’activités sur moins d’espace. Parallèlement, notre réglementation thermique tend à produire une cité de « bouteilles thermos », pour reprendre l’image qu’emploie volontiers l’architecte et ingénieur Franck Boutté. Notre urbanisme labellisé produit des écoquartiers en voie de gentryfication. Or la première nécessité de la ville de la transition est la solidarité avec les plus fragiles de ses habitants. Il n’y a pas de ville soutenable si les bureaux restent vides faute d’emplois. Pas de société équitable si les primo-accédants sont surendettés. Nos élus et nos maîtres d’ouvrage urbains sauront-ils résoudre ces contradictions économiques et sociales ?

Pour y parvenir, la ville de la transition devra opérer la synthèse entre les principes du développement durable et les opportunités de la Ville 3.0, pour faire vivre la ville civilisée. La ville soutenable est d’abord faite pour les gens. Le contact avec l’autre est fondammental mais nos Plans Locaux d’Urbanisme, Plans d’Aménagement et de Développement Durable ou plans Climat Energie territoriaux continue à éluder cette question fondamentale, la renvoyant à des acteurs spécialisés : services sociaux, éducateurs, etc. Au-delà des impératifs de réduction de nos consommations énergétiques, de meilleur ajustement de la demande et des capacités de production, du développement de mix énergétiques optimisés réduisant la part des énergies fossiles et nucléaires, se pose la question des impacts de la transition sur la vie urbaine.

En la matière, plus intéressantes que les débats sur les réglementations thermiques sont à notre sens les réflexions à mener sur la localisation pertinente des activités - habitat, activités économiques et services, agriculture urbaine - sur des territoires en mutation permanente. Avec des logiques de symbiose, stimulantes et décentralisées, comme celles expérimentées en Allemagne sur le couple que constituent des maisons à énergie positive et des voitures électriques. Comme l’intégration dans notre outillage conceptuel et opérationnel de perspectives technologiques à court terme comme la pile à combustible résidentielle ou l’automobile à hydrogène décarboné, comme aussi le recours plus fréquent au chauffe-eau solaire de préférence au solaire intégré au bâti. Comme enfin des projets urbains fondés sur la récupération de la chaleur issue de traitement des eaux usées dans le projet Athéna à Valenciennes ou la gestion des déchets sur la ZAC Rouget de Lisle à Vitry-sur-Seine. L’intégration des fonctions, la nécessaire sobriété pour ne pas dire la frugalité des aménagements et des constructions sont autant d’invitations à poser les questions pertinentes et à investir dans intelligence.

> Assumons toutes les mixités

Dans un contexte où on ne peut plus ignorer la montée des violences urbaines, le bien vivre ensemble dont la cité soutenable doit être le creuset renvoie à la gestion de la mixité fonctionnelle et sociale en tant que fondement de la qualité de vie, de l’urbanité et des aménités de la Cité. Dépourvu de financement dans un contexte nécessaire de désendettement, le développement durable tel qu’il s’esquisse en France manque d’humanité. Or la ville est d'abord un rapport intime à l’autre. Les éco-oasis qu'imaginent la plupart des urbanistes post-Kyoto tendent à devenir des cités onéreuses pour les entreprises et les ménages. Leur multiplication risque d’entraîner de graves effets de report et de frange. Gentryfication et bidonvilles, qui renaissent en France ; shrinking cites aux Etats-Unis, à l'image de Detroit qui dépose le bilan ; exode rural et consommation exponentielle de ressourcs dans les pays en développement. Entre compétitivité et soutenabilité, le maillage solidaire des territoires conserve toute son urgence à toutes les échelles pour éviter des segmentations spatiales et des ségrégations sociales au moins aussi puissantes que celles que nous avons combattues.

Dans un monde résolument multiculturel, il est plus qu’urgent de construire la vraie Babel puisqu’il s’agit bel et bien de diversité. Le vieux mythe biblique illustre en effet le besoin d’altérité pour grandir autant que la prétention humaine à édifier une culture autonome. Parce que civilisée, la ville soutenable est cosmopolite et multifonctionnelle. A l’heure de la e-Polis, il ne peut exister de cité dynamique sans multitude des hommes ni diversité des usages. La cité numérique démultiplie la présence. Elle ajoute de nouvelles dimensions - énergie, lumière, intelligence - à l’espace. Pourtant, à l’heure des smart-grids, la mixité a-t-elle vraiment droit de cité dans les programmes ? Volontariste dans bien des documents d’urbanisme, elle butte souvent sur les pratiques des gestionnaires des parcs immobiliers, bailleurs sociaux ou investisseurs privés. De plus, une ville harmonieuse ne peut se réduire aux fonctions de consommation et tertiaires (la ville marché, la ville des pouvoirs, la ville des temples) accolées à l’habitat. C’était d’ailleurs l’enjeu de la réintégration du logement comme priorité du Grand Paris.

Reposer dans d’autres termes la question la mixité revient non seulement à abandonner l’idée stérile d’homogénéité volumétrique du bâti mais aussi à reconsidérer l’organisation territoriale de la production, dont la renaissance rend nécessaire un débat citoyen que peu de collectivités locales ont le courage d’engager. Ce débat porte évidemment sur la localisation des activités économiques dans la ville. Elle appelle surtout un retour intelligent de la production et du travail au cœur des villes. Dans les prochaines années, il s’agit peut-être du principal enjeu du (re)développement économique local, dans le cadre de projets urbains qui contribueraient à régler le risque majeur des prochaines années : la pauvreté. Puisque la ville soutenable ne se réduit ni au verdissement du renouvellement urbain ni à la juxtaposition d’immeubles à double peau et double flux, on ne peut donc se satisfaire de la concentration des opérations au sein d’écoquartiers labellisés mais potentiellement communautarisés. Ce serait esquisser un paysage social où des centres gentryfiés contrasteraient avec la déshérence périphérique. Où des ghettos rivaliseraient avec des sanctuaires. C’est bien la question posée par le fantasme du quartier tranquille. Peut-on accepter la juxtaposition de sanctuaires patrimonialisés et de ghettos ? Peut-on laisser comme aux Etats Unis ou au Brésil, se multiplier des résidences hyper-protégées ? Il s’agit en premier lieu d’éviter de créer de nouveaux isolats. Le risque est fort de reproduire des territoires partiellement déconnectés de l’ensemble urbain. A contrario, les franges et les délaissés sont de possibles lieux de rencontre, sinon d’intégration. Redonner du sens à ces espaces signifie accepter une certaine dose d’urbanisme vernaculaire.

C’est donc reconnaître l’importance symbolique des territoires du possible que sont l’outre-frontière, les franges, les no-mans-land, à l’instar de la Petite Ceinture à Paris, dont la préservation comme espace du possible, comme respiration dans la ville, a été rendue possible par le choix d’implanter le tramway parisien sur les boulevards des Maréchaux. A rebours de la tentation d’organiser tout le territoire urbain, il importe de laisser respirer la ville. Contrairement à la tendance commune à spécialiser, clore, isoler, cloisonner et replier, il faut accroître la porosité et donc maintenir l’accessibilité des territoires infralocaux par un maximum de modes, en la gérant de façon souple dans le temps plutôt que dans l’espace. Ce qu’autorisent déjà les nouvelles technologies urbaines.

> Pensons à l’économie urbaine : agriculture et production

Il n'y a pas de développement urbain soutenable s'il ne s’étend pas à tout le territoire et si ce territoire n’est pas diversifié dans ses usages. L’exode agricole, la disparition de l’industrie – donc de l’emploi - la dématérialisation des flux financiers, la tertiarisation de l’économie posent un double problème. Production de richesse et disribution de revenu d’abord. Nous ne pouvons tolérer l’exclusion par la pauvreté, pas plus que nous ne devons accepter un monde d’oisifs à qui le pain et les jeux du cirque. L’homme est faber autant que sapiens. C’est par sa capacité à agir systmatiquement sur la matière autant que par sa conscience qu’il se distingue de ses proches parents animaux. Reclyclage des espaces ensuite, dans une perspective qui ne cantonne pas la rénovation au tertiaire et au logement.

La relation historique de complémentarité entre l'urbain et le rural renvoie en effet à la mixité des usages urbains et métropolitains. On doit donc privilégier les politiques territoriales qui induisent la multiplication de fonctions et favorisent les synergies entre espaces, activités et populations. Au fond, c’est la relation entre ville et nature qui est en jeu : nature urbaine, nature agraire, nature naturelle. L’idée est aussi vieille que la ville. Dans la Rome du XVIIIe siècle, les troupeaux hantaient les ruines du Forum et dans le Paris des Impressionnistes, des vaches broutaient sur la butte Montmartre, dont le neuveu de Van Gogh buvait le lait.

Dans nos villes minéralisées, face à un manque d’être presque sartrien, la végétation du jardin suspendu de la dalle de la Défense adoucit-elle les moeurs ? On trouve certes des amoureux sur ces bancs publics. Mais la nuit, comment vit-on avec pour seuls compagnons le vent et la rumeur des voies rapides ? Réussite partielle, sans doute : mieux valent quelques arbres qu’une exclusive minéralité. Mais on est aussi éloigné de la nature urbaine, celle de l’immense Central Park, du vaste Tiergarten de Berlin ou de l’énergique Millenium revisité par Franck Ghery à Chicago, que de l’agriculture urbaine et solidaire qu’il faut réintroduire. L’humanité, comme Antée, a besoin d’arpenter la terre pour vivre dans sa chair, son souffle et son âme, au rythme du métabolisme qui l’unit aux 5,6 milliards de citoyens de la ville mondiale.

Atout en termes de diversité du paysage et d’écologie globale, le reverdissement urbain n’est pas seulement un enjeu climatique ou environnemental mais aussi économique et social. La ville est depuis toujours un système qui articule des territoires plus ou moins spécialisés mais dont la caractéristique commune est d’être placés au service du centre. Deux activités sont tout particulièrement historiquement liées à la ville mais que la ville du XXe siècle a fait disparaître : le maraîchage, qu’on appelle aujourd’hui agriculture urbaine ou jardins partagés, et la production artisanale. Redévelopper l’agriculture urbaine, tout comme l’artisanat, ce n’est pas du gadget mais une simple lucidité économique. Approvisionner, au moins en partie, les villes en produits frais, c’est développer les circuits courts et réduire les ipacts des chaînes logisiques. C’est valoriser le travail personnel et créer de la valeur collective, marchande ou non.

Dès lors, la voie sera ouverte pour explorer la piste du métissage. La logique traditionnelle des parcs urbains est limitée par l'usage intensif, du à la pression citadine, mais aussi par le besoin d'espaces naturels où développer des activités ludiques. Or celles-ci sont souvent incompatibles avec l'usage historique de promenades, comme les Parcs anglais de la royauté quand ils sont ouverts au public. Ces lieux tendent à devenir des espaces de prohibition : ne pas vivre l'un sur l'autre, ne pas courir, ne pas jouer au football, ne pas lâcher les chiens, ne pas circuler à bicyclette, etc. D'autre part, les politiques agricoles favorisent la monoculture extensive. Elles appauvrissent les environnements ruraux, alors que se manifeste une demande croissante pour une alimentation plus saine et plus saisonnière. Dans la ville soutenable, des coopératives de paysans sont organisées au sein du réseau. Réduire la pression citadine en satisfaisant les besoins légitimes par la création d'un espace public qui soit une transition entre l'asphalte et la nature, pourrait être une piste de réflexion pour rapprocher la nature de la ville dans une dynamique intégrant développement économique et protection des paysages. En 2009, par exemple, lors de la consultation sur le Grand Paris, Antoine Grumbach proposait une typologie innovante de type parc - nature habitée. Il préconisait le développement de l'agriculture de proximité comme élément du projet urbain. Monde urbain, monde agricole et nature peuvent dès lors dialoguer et se compléter. Ce nouveau modèle devrait jouer un rôle stratégique.

Il en va de même pour la production non industrielle de biens de consommation, le réemploi et le recyclage. Dans ce domaine, il nous faut aller au delà de la conversion des friches industrielles, qui constituent des opportunités remarquabls de mutation de la ville, comme en témoigne l’exemple de la Plaine Saint Denis. Traditionnellement consommatrices d’espace et fortement impactantes, ces activités ne peuvent plus être localisés en seule périphérie urbaine si elles doivent répondre à l’impératif de bilans carbone réduits. Aux Etats Unis, 80 % de la valeur ajoutée est produite par des petites et moyennes entreprises (PME), de taille régionale et qui opérent sur des marchés locaux. En France, où la part des services dans le Produit Intérieur Brut est assez similaire, soit 75 % contre 80 %, la concentration économique s’avère paradoxalement plus forte. Elle est d’autant plus impactante économiquement et en termes d’espace urbain qu’elle est synnonyme de délocalisation. Pourtant, ce sont les PME qui génèrent l’essentiel de la valeur ajoutée, de l’emploi et de la fiscalité des entreprises. Clairement, en termes d’emplois ou de revenus d’appoint, c’est la réintégration de la production économique dans nos villes représente un objectif majeur. En termes opérationnels, la complexité du sujet vient moins de l’étalement urbain et des nuisances induites que de la spécialisation des territoires. Peut-être allons-nous assister à une déspécialisation, sorte d’homéopathisation des fonctions économiques au sein de la ville. Peut-être devons-nous la provoquer, quitte à revenir sur les principes du zonage urbain.

#6

L’ubanisme relationnel

> Défendons un urbanisme de dispositifs coordonnés

« Il ne suffit pas d’avoir les schémas et les plans… », disait Oscar Niemeyer dans une de ses dernières interviews. Il nous faut désormais passer de la planification au management stratégique urbain, celui dont parlait François Ascher quand il lançait l’idée de réflexivité appliquée au pilotage du projet urbain. Les nouveaux outils, qui commencent à être utilisés pour évaluer l’intangible, ajoutent une sorte de couverture d'information au territoire d'intervention. Prospective, indicateurs de gestion du Capital Intellectuel ou analyses sur la Creative Class permettent d’intégrer cette dimension négligée et d’intégrer le capital humain dans la planification territoriale.

Ceci nous conduit à appréhender et anticiper le territoire et ses besoins de manière plus subtile, plus créative, plus ouverte et plus humaine. Cette méthode a pour conséquence la redécouverte du facteur émotionnel, la prise en considération des perceptions sensorielles au-delà de l'aspect pratique et du facteur opérationnel pur. Tout ceci appelle une architecture-corps, une architecture organique qui intègre le temps dans son programme. Ce management urbain repose aussi sur la capacité d'adapter ses outils en permanence. Il nécessite d'évaluer parallèlement le processus et le résultat. De manière continue afin de pouvoir infléchir la trajectoire si nécessaire et en se reconnaissant le droit à l’erreur. C’est un processus itératif de preuve et d'erreur, bien plus riche des méthodes de planification et de jalonnement qui ont jusqu’à présent structuré nos approches.

C’est ainsi que l’on tendra vers un urbanisme de dispositifs évolutifs, que nous définissons comme l’urbanisme relationnel. Il intègre la densité créatrice et la concentration d’énergies. Ses principes fondateurs sont la compacité, la diversité des usages et des utilisateurs, l'efficacité énergétique, la gestion pertinente des infrastructures et l’optimisation des ressources énergétiques partagées. Il opère de manière inclusive, en pensant la ville à partir d'une coupe sur la rue pour libérer et optimiser l'espace public. Il amène à reconsidérer la mobilité dans l’esprit des Situationnistes, qui surélèvent les villes et les infrastructures pour libérer le niveau de la rue des services qui n’ont plus leur place dans l’espace public naturel sans recourir à l’urbansime de dalle, générateur de ruptures.

Dans cette perpective, réfléchissons d’abord à la manière de libérer le territoire des ruptures créées par les infrastructures de transport, en remédiant à la fragmentation du territoire qui bloque la cohabitation harmonieuse entre nature et développement humain. Assumer cette préoccupation dans la définition des politiques urbaines est la condition d’un urbanisme compact qui, peu à peu, suscitera des mécanismes opérationnels capables de densifier dans un processus continu de recyclage du territoire.

Ici encore, la segmentation des comptétences et la fragmentation traditionnelle de la discision entre maîtrise d’ouvrage urbaine, urbanistes, promoteurs, architectes, entreprises, investisseurs, gestionnaires de parcs immobiliers et facility managers, constitue un obstacle qu’il faut lever par la négociation. Car la vision régalienne de l’aménagement et de l’urbanisme doit être dépassée. Toute opération, depuis la définition du projet urbain jusqu’à l’édification de bâtiments est par définition une action mixte. Elle associe acteurs de droit public et privé. Cette question dépasse très largement la moblisation de financements privés, comme c’est le cas dans les partenariats publics privés (PPP). Elle transcende la vision réglementaire, où par tradition la maîtrise d’ouvrage publique dispose tandis que les acteurs privés obéissent. Où la pensée et la stratégie relèvent des sièges du pouvoir, tandis que l’action et le financement appartiennent aux opérateurs. Dans l’urbanisme relationnel, qui reste à concevoir, le rapport harmonieux entre secteurs public et privé trouve son sens dans la mise en commun des données, dans l’intelligence collective injectée dans les programmes, dans la capacité de coordination et de valorisation. A l’image d’un Etat qui se veut stratège plus qu’opérateur, il appartient désormais aux collectivités territoriales, quelle que soit leur échelle, de rechercher et de piloter des approches participatives avec les citoyens et collaboratives avec les opérateurs privés.

> Fondons la e-Polis sur des espaces publics revisités

On le sait, le foncier est le fondement de toute opération immobilière. Chaînons manquants d’un urbanisme pleinement intégré, les politiques foncières buttent sur le double écueil d’une fiscalité qui reste domaniale et d’un droit foncier archaïque. Notre vision de la propriété renvoie à celle de lignée, d’héritage et de famille. Elle remonte à l’empire romain, un système centralisé à tendance totalitaire. De même qu’en matière d’information le lead n’appatient pas au propriétaire de l’information mais à l’utilisateur, ce qui compte c’est l’usage. Peu importe qui posséde ou non, l’enjeu véritable est d’utiliser la ressource foncière en fonction des besoins exprimés par la cité et des moyens mobilisables. En imaginant par exemple des moyens de déconnecter l’usage du sol de sa propriété, via une généralisation du démembrement d’usufruit ou du bail emphithéotique administratif, nous allons peut-être remettre la valeur d’usage, expression du besoin humain, au centre de nos dispositifs. Car l’ancrage au sol, spécificité du droit latin, et la conception traditionnelle du chez soi sont en train d’évoluer. C’est peut-être ce changement qui fondera les échanges économiques, la fiscalité, etc. sinon le nouveau modèle économique qui caractérisera la première moitié du XXIe siècle.

Il en va de même pour notre conception de l’espace public qui, aujourd’hui, qui se définit moins pas sa domanialité que par l’usage qu’en font les citadins. Des usages aussi diversifiés que nécessairement partagés. Dans la tradition européenne, les espaces publics ont toujours été au cœur de la vie citadine. Mais les mythes du Forum, de l’Agora ou de la place Royale sont tenaces. Depuis des siècles, abreuvés de monumental et de somptuaire, nous confondons statut de propriété, mode de régulation et types d’usages. Débarrassé de son archaïque symbolisme régalien, le véritable espace public reste modeste. Une galerie commerciale, un passage entre deux bâtiments privés, le lobby d’un immeuble de bureaux, la salle d’échanges d’un pôle intermodal, le parking d’une aire d’autoroute ou les voies d’un lotissement sont des espaces publics au même titre qu’une place, un marché public ou une rue. Car l’espace public ne s’oppose pas à l’espace privé mais à l’espace intime. Dans un monde où chacun transporte une partie de son intimité avec lui, il est urgent de favoriser la relation personnelle entre l’individu et son environnement urbain. Pour affronter les défis de la société hypertexte et de la grande métropole, face aux incertitudes de la globalisation, la reconnaissance de facteurs émotionnels et du sentiment d'être chez soi, ce que les Espagnols appellent domesticidad et les Allemands Gemütlichkeit, est vitale. Elle facilite l'appropriation et le respect des espaces collectifs propices au partage et aux échanges interpersonnels.

Dans l'aire métropolitaine, le défi sera donc de réinventer les espaces publics et de les adapter à chaque échelle d’usage. Ou plutôt de leur redonner du sens et de la diversité face à l’uniformisation des formes, des traitements et des équipements qu’ils revêtent trop souvent, comme si les signes extérieurs de reconnaissance s’étaient subsitués au sentiment d’appatenance. Contrairement à ce que l'on espérait ou craignait, la technologie ne remplace pas les villes vécues par des villes virtuelles. L'utilisation des TIC ne se substituera pas aux déplacements physiques. Le face-à-face et les rencontres visuelles restent le mode de communication privilégié des humains. L'accessibilité physique et la possibilité de rencontre sont, plus que jamais, la matière première de l'urbain. Le rôle de l'espace public dans nos villes et leur périphérie se trouve pourtant modifié. Pouvoir transformer, le temps d’un concert, une place en un lieu de rencontre est important, utile socialement, nécessaire au plan culturel. Permettre chaque jour à des millions de piétons d’emprunter des trottoirs sûrs et désencombrés de ces milliers d’objets publics fixes ou mobiles comme de mats porteurs d’informations contradictoires, compte tout autant. Trouver une alternative aux déserts nocturnes de nos villes sans voitures est loin d’être anodin.

L’admettre implique l’obligation de revisiter notre conception de l'espace public. Nous devons mieux prendre en compte sa porosité et ses interactions avec l’espace privé. Il faut symétriquement reconsidérer la perméabilité des bâtiments. Parler d'un territoire durable, c’est en effet décrire un espace qui prend en compte l'écoconstruction et l'écologie urbaine mais aussi les facteurs de soutenabilité territoriale : compacité et porosité, relation entre le construit, la nature et le sol. Mixité des usages et des activités, mixité sociale et trans-générationelle. Un territoire solidaire et non exclusif qui place infrastructures et équipements au service de la communauté, afin que son capital humain dispose des meilleures conditions pour exprimer ses besoins, ses désirs, rêves et ses émotions. En partant de l'échelle humaine pour développer l'échelle urbaine, jusqu’à l’échelle métropolitaine.

Au-delà des interrogations classiques sur sa vocation ou sa nature de lieu neutre, la question se pose ainsi de savoir si la conception traditionnelle de l'espace public reste pertinente pour éduquer et transmettre la notion de l'urbanité aux citoyens de la société de l'information. Il est probable que, dans la e-Polis, il nous faudra renouveller les modes d’articulation spatiale entre le communautaire et le social global. Une piste intéressante est, entre autres, celle de la socialisation des espaces d’acculturation au bien commun, au sein des communautés de voisinage. Des espaces d’apprentissage, de jeu, de travail ou d’étude, en définitive espaces de partage et de découverte des autres. Mais aussi des espaces à la fois intérieurs et extérieurs. Cette typologie revêt une importance particulière quand elle s’applique à des édifices urbains qui se connectent à l'espace public du niveau de la rue, pour engendrer une multiplicité d'espaces publics, avec des nuances subtiles et des degrés de perméabilité plus ou moins grands selon les programmes. Elle transforme les immeubles en édifices relationnels, capables d'être dynamisés dans un nouvel ordre de l'espace public.

Chaque élément du bâti affirme dès lors son utilité et favorise la perméabilité des espaces publics et privés. Partir du local et façonner le tissu urbain à partir de l’espace public de manière à favoriser la cohésion sociale en est la conséquence logique. Le lieu et son rapport à l’environnement déterminent la meilleure intervention urbaine et architecturale. En pratique, il s’agit de traiter les projets sous trois échelles, humaine, urbaine et métropolitaine, pour construire des bâtiments relationnels en interaction avec la ville pour multiplier les points de contact entre les habitants. Ainsi, la formation d'écocitoyens responsables et solidaires ne repose pas seulement sur des politiques d'éducation. Elle nécessite la reconnaissance du rôle politico-social de l'architecture. Dans leur pratique, architectes et urbanistes doivent promouvoir ces espaces de rencontre et de cohabitation entre communautés. Les projets doivent susciter le sentiment d'appartenance. Des projets avec des édifices reliés, ayant la capacité de faire dialoguer espace public (ep) et espace partagé privé (epp).

Avons-nous d’autres alternatives ? La globalisation renforce le besoin de proximité sinon de complicité. L’individualisation des modes de vie rend nécessaire l’identification de lieux communs. Des espaces de rencontre, au sein d‘un espace public enfin dégagé de la mythologie qui le sacralise tout en le banalisant, mais aussi espaces collectifs n’ayant pas nécessairement le statut d’équipement ou de lieu public. Réciproquement, quelle serait la pertinence d'un transfert direct de l'espace public historique des centres urbains denses vers l'espace public de la périphérie que nous produisons dans des zones d'urbanisme extensif ? A qui servirait d’aménager un parc public au milieu de la nature, quand chaque maisonnette dispose de son jardin ? Nous devons reconsidérer l'urbanisme diffus et donc admettre qu'il s'agit d'un usage spécifique à un habitat unifamilial, qui correspond à un modèle de consommation en voie d’obsolescence mais dont les représentations sociales et les traces matérielles ne s’estomperont qu’à long terme. Dans de tels territoires, il nous semble bien préférable d’engendrer un espace public pertinent, induisant un mode de vie où la mobilité privée est l'élément de connexion principal. Dans la perspective évoquée plus haut, il faut dès lors repenser le concept de transport collectif et le considérer comme le stimulateur de l’échange social. Par exemple, les nouveaux éléments générateurs d'espace public pourraient être situés sur les nœuds routiers. Les stations-services, les petits supermarchés, les gares périurbaines peuvent aussi assurer cette fonction de connecteurs. Ce sont autant de pistes de réflexion sur l'espace public de la ville diffuse, d’autant plus que s’offre à nous une opportunité sans précédent de réunifier l'espace public et l'imaginaire au service de la cohésion sociale.

> Intégrons le vecteur temps dans l'architecture

La mutation de la société génère de nouvelles habitudes. Elle fait émerger des besoins qui se traduisent par de nouvelles typologies et des usages innovants de l’espace, qui pourraient accroître la porosité entre espace public-privé et espace public. A cet égard, la typologie de l'espace domestique constitue un large champ d’expérimentation, avec par exemple le modèle de la famille recomposée, où vivent ensemble le couple reconstitué et son enfant commun, plus ceux dont un membre du couple a la garde à temps plein. Tous les quinze jours, cette même famille reçoit les autres enfants. La taille de la cellule familiale varie ainsi de quatre à six personnes, sur la même surface habitable. La même logique vaut pour la cohabitation entre les enfants majeurs et leurs parents tant qu’ils n’ont pas le pouvoir d'achat suffisant pour s'émanciper ou pour de la re-cohabitation des personnes âgées avec leur famille, comme alternative aux maisons de retraite. On doit dès lors imaginer une architecture évolutive qui, comme le code génétique, s'adapterait à des besoins variables selon les rythmes et les cycles de vie. Cette architecture définit naturellement des espaces collectifs pour le télétravail ou des espaces de jeu et de socialisation au sein de micro collectivités. Des espaces gérés par la communauté, ouvert à tous les résidants, qui encouragent l'usage partagé et génèrent l’urbanité. Les immeubles de bureau et les bâtiments publics se prêtent eux aussi à cet exercice grâce à l’organisation horizontale des entreprises de la nouvelle économie ou à la gestion optimisée des temps d’occupation.

Là peuvent surgir de nouvelles manières de travailler et d’établir des relations, où le concept de domesticité est étroitement lié à l'espace de travail. Il recouvre à la fois la sphère privée et la sphère publique dans un environnement d'opportunités créées par les TIC. Des édifices sensés, basés sur un changement d'attitude quant à la responsabilité écologique des utilisateurs, où la ventilation naturelle croisée supplée la climatisation, où la lumière naturelle arrive à tous les postes de travail et où les espaces de rencontre facilitent l'échange d'information fortuit, l'espace du frottement, intègrent une intelligence par mètre carré même dans les espaces cachés de la distribution verticale des immeubles. Les espaces de création et de loisir, intégrés au code génétique du bâtiment, maintiennent une étroite relation avec la cote zéro de la rue tout en animant les relations avec les commerces et services de proximité. L'espace transdisciplinaire @kubik, situé dans le quartier de Gracia à Barcelone en est un exemple. Là sont localisées trente-trois petites et très petites entreprises, qui génèrent des synergies économiques et individuelles. La nouvelle typologie des équipements urbains s’exprime aussi avec l'apparition de containers culturels voués à l'information, transgénérationnels, appelés Citylab, Télécentres ou autres, où il s'agit de familiariser les citoyens à l'usage des nouvelles technologies. D’autres, comme les Tecnocampus, se concentrent sur l'éducation à partir d’Internet et favorisent les entreprises émergentes de la nouvelle économie. Ces typologies se traduisent dans le tissu commercial de la rue et des circuits logistiques. Même si nous pouvons acquérir presque tous biens consommables par Internet, les commerces de proximité développent une valeur ajoutée d’expérimentation sensorielle, au-delà du simple acte de consommation, sans oublier l’indispensable présence humaine. Au final, apparaissent des opportunités insoupçonnées de gérer et d’optimiser les flux urbains et territoriaux, en libérant l'espace public des infrastructures. Des expérimentations en grandeur réelle, comme celle du District 22@bcn, à Barcelone, en sont la preuve. La mise en place d´un PLU capable de dégager du sol public, en partant d’une coupe sur la rue, parvient à produire une ville grâce à une cote zéro libérée des éléments qui font barrière architectonique (compteurs, containers à ordures, signalétique, l'éclairage et les feux rouge, etc..) regroupés dans un seul bloc.

La question du vecteur temps amène enfin à une réflexion sur les temps différentiels de la vie humaine et du bâti. Le temps assez long du développement des opérations immobilières s’oppose au cycle de vie très long – cinquantenaire voire séculaire - des bâtiments. Le temps relativement court des mandats politiques contraste avec la très forte inertie des parcours résidentiels. Le temps hyper court des déplacements urbains s’oppose à la lente obsolescence des réseaux et des matériels roulants. L’aménagement urbain et l’architecture reflètent ces contradictions qu’il nous appartient de résoudre. Préserver une part d’éphémère, c’est à dire maintenir une capacité élevée d’évolution future dans chaque aménagement et, au niveau élémentaire dans la conception de unités de vie ou de travail peut y contribuer. Quitte à renoncer à l’idée de pérennité du bâti et de la forme urbaine. En termes urbains, c’est le recyclage du territoire dont nous avons parlé plus haut. En termes architecturaux, c’est assurer la mutabilité des bâtiments en intégrant une certaine modularité dès leur conception. En termes de procédés de construction, c’est probablement adopter des structures adaptables de préférence au voile de béton, trop rigide. En termes économiques, c’est entre autres réfléchir à un transfert de charges entre investissement et exploitatio, passer de la logique CAPEX à celle d’OPEX. Une tendance que l’intégration croissante des opérations de maintenance, une gestion technique des bâtiments de plus en plus complexe et du facility management en amont des opérations immobilières ne fait que renforcer. En termes de gouvernance, c’est enfin préférer une régulation par concertation et négociation plutôt que par coercition et dérogation.

#7

Nouvelles gouvernances territoriales

> Tendre vers la gouvernance en grappe

L’urbanisme relationnel appelle une nouvelle gouvernance locale. Face à la diversification des usages et des comportements, s’affiment la pluralité croissante des réponses apportées par chaque acteur à des situations variables. Légitime, cette pluralité a pour corollaire le temps croissant passé à intégrer les approches, les stratégies et les actions des parties-prenantes. Il s’agit donc de donner la priorité au principe de subsidiarité, aussi essentiel en matière de développement soutenable que celui de précaution. Y parvenir signifie se posant en toute bonne foi et sans a priori une question simple : quel est le mode de gouvernance le mieux adapté pour résoudre une situation ou un conflit dans un lieu donné, à un moment précis et pour une finalité choisie ? C’est adopter une logique de prise en compte du besoin des citoyens dans sa réalité et ne plus décider en fonction d’une certitude technique ou un a priori idéologique.

Cette deuxième décennie du XXIe siècle commence d’ailleurs sous le signe de la simplexité. A l’image de nos smartphones, dont l’interface intuitive est d’une grande simplicité mais dont le boîtier abrite un concentré de haute technologie. Gouverner intelligemment le monde local, c’est évidemment simplifier et faciliter la vie des gens et des opérateurs. Leur permettre d’appliquer leur intelligence et d’affecter leur temps à l’essentiel : le contenu, le fond, les projets. En remettant les indicateurs et les procédures à leur juste place d’assurance qualité et de témoins abstraits d’une progression dnt la finalité et de changer la réalité. Confondre les données d’un système de pilotage et les actions concrètes, c’est réifier le process et freiner l’innovation. Le préalable de la démarche est dès lors la connaissance, intime et non plus exhaustive, qualitative et pas seulement quantitative, des besoins et des attentes des bénéficiaires ultimes de l’action, client final et citoyen. C’est donc ne pas se contenter de prétendre les interpréter au nom de la légitimité électorale ou à travers le prisme de l’expertise. C’est faire évoluer les cultures techniques pour reconstruire et animer des organisations faites pour le citoyen plutôt que pour les gestionnaires. Parler de nouvelles gouvernances territoriales nous amène à appréhender la réalité en termes de systèmes holistiques et d’intelligence collective. D’interactions et de relations. C’est parler de pilotage et de partenariat avec une distinction qui n’est pas seulement sémantique et qui ne concède rien aux modes qui traversent le discours managerial. Pour chacun d’entre nous, dans les entreprises et dans les collectivités territoriales, la civilisation post-carbone signifie la fin du business as usual. Multiplication des centres de décision, émergence de nouveaux acteurs, diversification des métiers de la ville sont autant de facteurs refondateurs de l’organisation politique. Or force est de constater que les institutions publiques s’adaptent moins vite que les entreprises. Il est pourtant évident que les services collectifs structurent la vie quotidienne au même titre que les réseaux et que les formes bâties. Les premiers intégrateurs de services urbains sont aujourd'hui Internet et la carte bancaire. Aux côtés des acteurs traditionnels de la fabrique urbaine, émergent de nouveaux acteurs comme des sociétés informatiques et de l’électronique (CISCO, IBM, Daussaut Systèmes, Thalès...), de l'énergie (Siemens, EDF, GDF-Suez...), des télécommunications (Bouygues, Orange…) ou de la net économie (Google). Les opérateurs traditionnels évoluent rapidement : Vinci Concessions, Bolloré Technologies, EDF ou Citroën deviennent loueurs de voitures électriques au détriment d’Hertz ou d’Avis. Enfin, le technicien l’emporte sur l’élu, l’administrateur de réseaux se substitue à l’administrateur territorial.

Nous assistons prallèlement à une recomposition du paysage décisionnel local, avec le développement des Etablissements publics de coopération intercommunale (EPCI) qui rassemblent désormais plus de 80 % de la population urbaine. Nous voyons aussi des regroupements de collectivités, comme les nouvelles métrpoloes parisienne, lyonnaise et marseillaise, et assistons à l’affirmation de tendances autonomistes en Catalogne, en Flandre ou en Ecosse. Dans le mille-feuille institutionnel, entre les méta-régulateurs comme l’OMC ou l’Union européenne, et l’infra-local, le quartier, la copropriété, la zone d’activité, l’entreprise, les échelons de trop ne sont peut être pas le département ou les petites communes. Ce sont peut-être les états-nations qui devront disparaître. La métropolisation induit peut-être une gouvernance par grappes, unies par des réseaux, ce qui modifie en profondeur les jeux d’acteurs locaux et les modes de décision. En la matière, la civilisation post-carbone doit dépasser la logique du ou exclusif. Elle a pour obligation d’opèrer une synthèse. Agréger, fédérer, réconcilier sont ses mots d’ordre. Non pas l’un ou l’autre, l’un contre l’autre mais l’un et l’autre, l’un avec l’autre.

Tout ceci brouille les jeux d’acteurs traditionnels. Or la complexité, comme le notait Ulrich Beck, est en soi un facteur de risque. Elle l’est moins parce qu’elle serait intrinsèquement pernicieuse que parce que les acteurs la prennent mal en considération. Quel rôle joueront ces nouveaux acteurs, globaux pour la plupart ? Comment impacteront-ils les prises de décisions locales et comment, réciproquement, articuleront-ils leurs logiques territoriales, avec quel degré d’autonomie ? Quels modes de dialogue collectif ou bilatéral adopteront-ils pour s’adapter à un contexte où les modes de décision territoriaux évoluent ?

> Dépassons les frontières du droit et des contrats

Nous vivons un droit à la fois complexe, paradoxalement mouvant et rigide. Ce sont plus de douze codes qui s’appliquent à une opération immobilière : Codes de l’Urbanisme et de la Construction et de l’Habitat, bien sûr, mais aussi Codes Civil, Pénal et du Travail, Codes de l’Environnement, de la Route, Bancaire et des Assurances, Codes généraux des Collectivités territoriales, de la Propriété des Personnes publiques, des Impôts…

Corollaire, la réglementation de l’urbanisme devient plus complexe sous l’effet, notamment du droit de l’environnement et de la transposition du droit communataire. A titre d’illustration, la contrainte apportée par le renforcement de la réglementation thermique n’est pas en soi une dificulté majeure. Des solutions techniques existent, et si le débat sur les surcoûts occasionnés n’est pas clos, le dépassement des contraintes a toujours été porteur d’innovation. Plus délicate est la gestion des interactions et des incompatibilités entre ces règlementations, source de retards dans les opérations et de surcoûts qui obèrent la rentabilité.

En outre, l’acte de construire et le développement des énergies nouvelles subissent de plein fouet l’instabilité de ces règles de droit. Positive à terme, la mise en cohérence des Plans locaux d’urbanisme (PLU), des Plans d’Aménagement et de développement durable (PADD), des Plans locaux de l’Habitat (PLH), des plans de Déplacements urbains (PDU), des Plans Climat-Energie territoriaux (PCET), des Schémas de Cohérence territoriaux (SCOT) et des Schémas régionaux d’aménagement Durable du Territoire (SRADT), pour ne citer que les principaux documents, se traduit par une période transitoire caractérisée par une extrême variabilité des règles de droit. La conséquence est une insécurité croissante pour les demandeurs d’autorisations de construire. Ajoutés à une conjoncture défavorable et aux impacts pérennes de la crise systémique, à la prise de conscience du très haut niveau de risque financier des opérations immobilières par les banques et les investisseurs, ces facteurs entravent fortement le développement immobilier. Enfin, le risque de contentieux va croissant, à commencer par les recours de plus en plus fréquents sur ces mêmes autorisations, sujet récurrent que pointe la Fédération des Promoteurs Immobiliers (FPI) et que le gouvernement vent enfin de prendre en compte. S’y ajoute désormais le risque de contentieux découlant des engagements de performance énergétique.

Malgré ces fluctuations des règles, la rigidité juridique demeure. Ce paradoxe ajoute un risque d’uniformisation des modes de pensée, des solutions et de productions matérielles. En témoigne par exemple l’étonnante ressemblance des aménagements, du traitement au sol et du mobilier urbain qui accompagne le retour bénéfique du tramway dans nos villes. Ce risque d’uniformisation apparaît d’autant plus grave que la planification urbaine le concentre sur les fragments de territoires où elle intervient, comme ces ZAC catalogues d’architecture contemporaine dupliqués de Bordeaux à Lille et de Nantes à Montpellier. Confrontée au rythme très lent de modernisation du parc immobilier et des équipements, la fabrique urbaine privilégie d’ailleurs les opérations nouvelles plutôt qu’elle ne palie l’effet d’inertie de l’existant.

Plus grave encore, en termes de cohérence du projet urbain, les périmètres des contrats ou les zones de compétences exclusives créent des frontières plus étanches que les limites territoriales, transfrontalières, d’agglomération ou métropolitaines. A contrario, il a été possible développer le service Vélib en première couronne parisienne parce que le contrat conclu avec l’opérateur était assez souple permettait. Inversement, pour déployer le tri sélectif dans les gares TER, le principal obstacle de la SNCF était la renégociation des contrats et leur absence de concordance avec les délégations de service public des communes.

C’est donc sur l’évolutivité des contrats qu’il faut travailler, sur l’anticipation des situations futures et sur le processus de renégociation nécessaire à leur adaptation à la mutation urbaine. En la matière, la règle de décision peut-être très simple : sont intégrés à un périmètre contractuel ceux qui en manifestent la volonté et en sont exclus ceux qui le refusent, ce à l’intérieur comme à l’extérieur d’un périmètre institutionnel. Après tout, on sait gérer des restaurants interentreprises ou des parkings foisonnés sur ce mode. Pourquoi pas des logements ou des collectes d’ordures ménagères ? A l’obligation de robustesse des contrats, en prévention des risques de contentieux ou de requalification, s’ajoute donc celle d’évolutivité ou, pour le moins, d’inclure dans les nouveaux dispositifs contractuels les règles de négociation nécessaires à leur pérennité.

Au delà de l’évolution du droit des contrats, émerge la nécessité d’un usage intelligent du droit de la ville. Oui, il faut un Code général de la Ville. Une vaste réforme du droit et de la fiscalité de l’urbanisme, du logement, de l’environnement, de la construction, des transports est aussi nécessaire qu’urgente. En attendant que le légilateur saisisse ce sujet à bras-le-corps, il nous faut mettre en exergue le nécessaire discernement qui distingue la décision adaptée de l’application stricte d’une règle juridiquement valide mais opérationnellement absurde. Un exemple suffira à s’en convaincre. Est-il cohérent de construire un tramway et de favoriser le transfert modal et parallèlement d’imposer aux maîtres d’ouvrage des ratios de places de stationnement souterrain, archaïquement fondés sur la surface des appartements mais qui impactent le prix de vente d’un surcoût de quinze à trente-mille euros, ce qui affecte lourdement la capacité des primo-accédants à se loger en centre-ville ? Où est le gain collectif ?

> Favorisons des décisions partagées et négociées

Réguler localement ces contradictions ouvre naturellement la voie à des approches concertées, pour ne pas dire négociées. Car la règle restrictive, a fortiori la règle coercitive, ne fait pas évoluer les comportements. Comme l’écrivait Michel Crozier, « on ne change pas la société par décret », sauf à multiplier les comportements clandestins, fraude ou incivilité. Faut-il jouer la peur contre le plaisir ? Faut-il contraindre ou donner envie ? Faut-il défendre l’apartheid ou favoriser l’apprentissage de la vie commune ?

En revanche, rechercher des synthèses pragmatiques entre des stratégies pertinentes – donc ajustables – et des actions efficaces – donc adaptées – nécessite l’adoption de règles partagées – donc négociées. C’est le sens et l’intérêt de l’expérimentation d’urbanisme négocié en cours à la Communauté urbaine de Bordeaux. Cette tentative est à suivre de près et à mettre en relation avec l’ambition de construire 50.000 logements nouveaux. D’abord parce qu’elle conserve son rôle stratégique à la maîtrise d’ouvrage urbaine. En suite parce qu’elle prend acte des délais trop long des procédures classiques d’aménagement, ZAC entre autres, face à l’urgence de la crise du logement. Enfin parce qu’elle fédère concepteurs, promoteurs et constructeurs autour de projets collectifs.

L’acuponcture urbaine constitue une approche sensible dont les effets sont immédiatement perceptibles par tous. A contrario, l’insuffisance de sa prise en compte peut se traduire par des réactions puissantes, sinon violentes. La nouvelle fabrique urbaine appelle donc des stratégies qui relèvent plus du processus vivant qu’elles ne déclinent des process abstraits. La gouvernance traditionnelle doit rendre des comptes aux citoyens sur sa capacité à intégrer toutes les dimensions de l’humain. Ce que François Ascher appelait le management stratégique urbain devient un impératif pour gérer la contradiction croissante entre rigidité formelle et incertitude universelle. Le passage de la planification au pilotage nécessite ainsi un changement de méthode et plus encore de posture.

Après deux-mille-cinq-cent ans de prééminence de ceux qui savent (l’initié, le prêtre, le philosophe, le monarque éclairé, le savant, le Parti, l’ingénieur…) par opposition à ceux qui ne savent pas, c’est-à-dire tous les autres, le schéma s’inverse. Et si le citoyen, l’usager, le client, le contribuable, le redevable, seul ou collectif (associations locales, réseaux, lobbies, collectifs…) avait raison ? Et si au fond les peuples étaient plus sages que leurs dirigeants ne l’imaginent ? Et si le client ou l’électeur avait raison ? La remise en cause des élites acadmiques comme avant-gardes exclusives est un progrès dont nous ne mesurons pas encore toutes les conséquences. Paradoxalement, cette remise en cause n’émane d’ailleurs ni des urbanistes ni des philosophes ni des idéologues, mais bien des spécialistes du marketing qui, aux enquêtes quantitatives, ont peu à peu ajouté les études qualitatives puis le consumer insight. Pourtant l’émergence du bottom – up dans les villes comme dans les entreprises ne sonne pas le glas des experts, encore moins des élu. Il n’implique pas leur perte de légitimité. Il marque seulement la fin de leur prétention au monopole de l’expression de l’intérêt général, pour reprendre en la détournant légèrement l’expression de Max Weber. Il leur confère un nouveau rôle, en termes de conseil et d’aide à la décision. Nous assistons en fait à la fin du schéma de décision hiérarchisé et pyramidal caractéristique des sociétés autoritaires, pour lui substituer un processus vivant, ancré dans la mouvance sociale, où citoyens, techniciens et élus assument leur rôle et dialoguent. De même que les entreprises réseaux commencent à se structurer, les colelctivités publiques réseaux doivent émerger du terreau institutionnel. La réussite de ces nouveaux modes de décision suppose de savoir faire confiance à ceux qui vivent plutôt qu’à ceux qui pensent. A ceux qui apprennent plutôt qu’à ceux qui savent. Elle se fonde sur un très grand respect de la liberté individuelle. Sur la certitidue qu’aucun enjeu de survie de la planète ne peut justifier l’asservissement ou la coercition. L’authentique développement soutenable ne peut être que démocratique. La capacité des autorités locales à prendre des déclinaisons micro-territoriales cohérente avec les attentes des citoyens, puis à adopter une vision modulable de leur pilotage, sera donc cruciale.

Au plan local, comment les décideurs se positionneront-ils par rapport à l’émergence de ces logiques participatives mais potentiellement révolutionnaires, qui suscitent aussi bien les Insurgés ou le mouvement Occupy dans la vie réelle que les Anonymous sur le Net ? La recherche d’une gestion harmonieuse renvoie à leur capacité à appliquer judicieusement des solutions non traditionnelles, dans un esprit de partenariat qui dépasse la relation client-fournisseur. Ceci revient à dire que la fabrique urbaine ne peut plus être le monopole des professionnels de la ville : citoyens et entreprises sont des parties prenantes sans qui l’optimum ne peut être atteint. Dès lors, autant que l’évolution nécessaire des comportements, la perception des jeux d’acteurs comme des écosystèmes évolutifs, la gestion des compétences et la conduite du changement sont cruciales. C’est pourquoi il nous faut dépasser l’inertie pour changer les pratiques. Le bottom up devient une réalité que la maîtrise d’ouvrage urbaine apprend à intégrer. On voit par exemple se multiplier les appels à projets intégrant une véritable co-conception avec les habitants. Une ville en bonne santé, pour reprendre l’expression de McKinsey, c’est une ville où chacun se sent bien partout, où l’accès aux services est possible partout. Ceci qui renvoie d’ailleurs à deux réalités, ou menaces, la sûreté-sécurité et le communautarisme. L’enjeu, c’est d’apprendre à gérer la diversité, tout en réaffirmant l’unité, la cohésion. D’où une vraie question de légitimité des élus mais aussi des techniciens de la fabrique urbaine.

Dès lors, réhabilitons le rôle des maires bâtisseurs, des élus acteurs de l’aménagement urbain. Certes, le projet urbain, tel qu’il résulte de l’action des techniciens de la maîtrise d’ouvrage urbaine, est-il un élément central des politiques locales, qui prétend articuler les dimensions sociétale, environnementale, économique et spatiale. Il n’en demeure pas moins que ce projet constitue un acte de mandature et un engagement politique majeur. Dans un contexte financier plus que jamais contraint, la capacité d’investissement des collectivités locales est déterminant pour l’avenir de nos métropoles. A l'heure du cantonnement des pouvoirs publics dans un rôle de gardiens de l'orthodoxie financière dont les banques ont abdiqué, la mission capitale des investissements publics pour les équipements collectifs et les infrastructures demeure essentielle. L’impact de ces engagements transcende d'ailleurs les limites institutionnelles. Il est économique. Comme le constate le cabinet McKinsey, parce que non délocalisable, « infrastructure investment is an often-overlooked but crucial way to generate growth and job ». Pas seulement dans les pays émergents, et avec un effet multiplicateur certain sur la richesse nationale.

Copyright Yves Schwarzbach, juin 2015

Tag(s) : #Yves Schwarzbach, #Urbanisme

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