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Précisons tout d’abord que ma position sur la question du revenu universel de base (RUB), en tant qu’économiste, est très voisine de celle qu’a exposée Jean-Luc Benhamias lors du premier débat pour la primaire de gauche. Nous devons étudier et expérimenter le revenu universel de base, parce qu’il s’agit d’une possible réponse à des mutations économiques et sociales concrètes, réelles, avérées, sa mise en place devant donner lieu à un débat citoyen puis à un référendum et non pas demeurer une simple question d’allocations de ressources et de redistribution corrigeant un partage imparfait de la valeur ajoutée. Cette démarche doit également s’inscrire dans une refonte de la fiscalité des revenus et du capital, intégrant la mise en place de la taxe Tobin sur les transactions financières dans le cadre d’un approfondissement de l’Union Européenne en vue d’une meilleure intégration budgétaire, fiscale et sociale.

 

Il convient aussi de préciser que je ne retiens dans ma réflexion ni le postulat marxiste d’une surdétermination du politique par l’économique, ni celui de l’autonomie de ces champs, mais que j’observe en revanche l’interaction entre les plans économiques, sociaux et politique dans la dynamique systémique des sociétés humaines. Si de telles distinctions ont des vertus épistémologiques et didactiques, elle n’ont guère de portée opératoire. La volonté de changer la réalité humaine pour aller vers notre idéal maçonnique de plus de liberté, d’égalité et de fraternité pour toutes et tous, doit en effet dépasser aussi bien le “ toutes choses égales par ailleurs ” des économistes classiques que l’aliénation du travailleur par le capitaliste.

Ceci dit, le premier devoir d’un esprit libre est de s’interroger sur la question qui lui est posée avant de chercher à y répondre. La question du revenu universel de base - car l’expression “revenu universel”  est en effet une question économique, sociale et politique, non pas une question morale. L’étude et la mise en place du RUB sont alors considérées comme conséquence d’évolutions économiques et sociologiques majeures et non pas comme leur cause. Ce sont des moyens et non pas des fins. Y voir autre chose qu’un moyen serait poser cette question en termes moraux et donc cèder à l’inacceptable, qui serait de considérer qu’un être humain, libre par nature, serait redevable de sa vie, et que ses oeuvres – dont son travail – ne seraient qu’une sorte de “rendu pour un prêté “, prêt octroyé par une puissance transcendentale, par ses ascendants ou par la société dans laquelle il ou elle vit. De mon point de vue, la vie est peut-être un don – et dans ce cas le don est par nature gratuit et sans contrepartie. Elle n’est en aucun cas une dette, opinion qui signifierait d’ailleurs que nos actes ne seraient que le remboursement de cette dette.

Examinons donc la question d'un point de vue nominaliste, relativiste, non-déterministe et matérialiste . Sur le plan économique, tout d’abord, la nécessité se fait de plus en plus pressante de trouver un revenu de substitution à ceux du travail, défini comme l’activité humaine, marchande et/ou non marchande, permettant aux individus de se procurer leurs moyens de subsistance dans un contexte historiquement défini sur les plans environnementaux, sociétaux, économiques et politiques. Je sais bien que les études divergent sur le sujet, circonstance somme toute assez normale, puisque nous observons des phénomènes au moment où ils se produisent, sans être certains que nos instruments de mesure soient adaptés.

A cet égard, nous devons tirer les conséquences des mutations de l’hypercapitalisme, désormais entré dans une nouvelle phase de globalisation, post-mondialiste, post-industrielle et post-tertiaire. Cette phase se caractérise entre autres par une part croissante de la création de valeur liée à des échanges sur les marchés financiers, d’une part, et par le développement accéléré de productions immatérielles, d’autre part. Je définis cette phase comme celle de l’émergence du capitalisme cognitif, où l’accumulation d’information se substitue à l’accumulation de capital, lui-même résultant comme on le sait de l’accumulation de la valeur ajoutée – ou du surplus - produite par un travail antérieur. A l’ère du big data et des méta-réseaux, le processus de valorisation de l’information nécessite de moins en moins de capital fixe ou technique et, parallèlement, une contribution décroissante du capital humain, tandis que la part de capital technologique – peu ou pas immobilisé – augmente.

De même que la tertiarisation de l’économie a eu pour corollaire l’évaporation du capital fixe (observée dans l’évolution des bilans des firmes multinationales, où la part des actifs immatériels l’emporte désormais sur celle des actifs matériels), le passage progressif à l’économie numérique entraine ainsi tendanciellement la disparition du travail humain au profit d’un travail non humain, celui de robots androïdes de plus en plus aptes à accroître leurs capacités réflexives, et de l’intelligence articifielle autocognitive. Corollaire, ces évolutions déplacent peu à peu le coeur du processus de création de valeur vers l’aval de la chaîne de valeur, c’est à dire vers les usages et les utilisateurs. La ligne de clivage pour le partage de cette valeur ne passe donc plus entre propriétaires du capital technique et offreurs de travail, mais entre vecteurs (médias, GAFA, etc.) et utilisateurs de l’information, les consommateurs notamment. C’est l’essence même des processus d’empowerment.

Cette nouvelle économie nécessite des approches théoriques en rupture avec la vision commune aux économistes classiques et maxistes, fondée sur la combinaison du capital fixe et du travail humain comem source de la valeur. On observe ainsi une porosité croissante entre les notions de capital technologique et de capital humain, au sens de Gary Becker, qui rend caducque leur opposition théorique. De mon point de vue, ces évolutions découlent très largement de l’accélération et de la massification des processus d’innovation, au sens de Schumpeter. A cet égard, nous pouvons situer la rupture historique au milieu des années 1970, qui coïncide avec le début et de la troisième phase de la globalisation économique, mais aussi avec la remise en cause du modèle productivico-consummériste et avec la prise de conscience de la nécessité de mettre en oeuvre des modalités différentes de développement, en remplaçant le modèle actuel par un modèle de développement soutenable.

Dès lors, au delà de la question de la mise en cause du paradigme du salariat (le salaire étant considéré comme un bénéfice distribué d’avance, ainsi que le propose Paul Fabra) non pas par le “système captaliste” ou par “la finance” mais bel et bien par l’évolution du processus de création devaleur, au delà même de l’apparition du du phénomène des slashers, ces travailleurs multi-activités de plus en plus nombreux, l’émergence dans les entreprises de modes d’organisation agiles, valorisant l’intelligence collective et non plus seulement la contribution individuelle à la performance, témoigne d’un changement profond de la nature du travail – moins matériel et même de moins en moins intellectuel, avec des conséquences sur les modes d’organisation non seulement des entreprises mais aussi de la société.

La conséquence de cette évolution majeure, on pourrait même parler de disruption dans le modèle économique, est en effet la perte de sens d’un mode rémunération du travail lié à la durée, au coût horaire et à la qualification, et ce d’autant plus que la continuité de l’activité professionnelle n’est plus une donnée de base. Ruptures dans la vie professionnelle (maternité, chômage, année de césure ou formation continue), entrée de plus en plus tardive dans la vie professionnelle et apparition d’une période d’adulescence (conséquence d’une néoténie poussée à l’extrême par la l’accumulation mais aussi par la complexité croissante des savoir, savoir-faire et savoir être nécessaires à la complète socialisation), prolongement de la vie bien au delà de la période d’activité professionnelle liée à la croissance statistique de l’espérance de vie, etc. sont autant de facteurs qui réduisent le rôle du travail et/ou de l’entreprise dans la socialisation secondaire.

Pour autant, cette socialisation n’a pas cessé de se construire mais elle le fait sans doute selon d’autres voies, par dautres mécanismes qu’autrefois. Au delà de la question académique de la pérennité (ou non) des classes sociales, nous constatons la prévalence croissante du facteur générationnel par rapport aux traditionnelles stratifications sociales, qu’elles soient de type wébérien (groupes de statut), marxiste (classe sociales antagonistes), warnerien (upper – middle – lower class) ou autres. Il est désormais classique de noter que les spécificités de la génération des Baby-Boomer ou de la génération Y en termes de valeurs et de comportements par rapport à l’inclusion sociale, aux institutions et à l’entreprise l’emportent sur le sentiment d’appartenance à une classe sociale mais aussi que, parallèlement, les actions et opinions individuelles présentent une extême diversification, sinon une variabilité croissante.

Par ailleurs, les mutations de la famille traditionnelle (éclatement et recompositions de la famille nucléaire), le développement des réseaux (qu’il s’agisse de réseaux de solidarité de proximité ou de réseaux en ligne) témoignent d’une rupture dan les modes de socialisation car elles montrent, d’une part, qu’il peut y avoir simultanément plus d’individualisme et plus de lien collectif et, d’autre part, que la socialisation peut se construire au delà – ou en deçà – des institutions sociales et politiques. Nos sociétés évoluent ainsi vers des formes de sociabilité en réseau, pour partie vécues dans la réalité, pour partie virtuelles, qui ne relèvent ni des solidarités traditionnelles, mécaniques, ni des solidarités institutionnelles et organiques pour reprendre les termes de Durkheim.

Dans ce contexte, l’introduction du RUB constitue un moyen de refonder le contrat social en vue de construire une nouvelle cohésion sociétale, cohésion mise à mal par des siècles de salariat, de lutte des classes et d’institutionnalisation des relations sociales, ceci dans le cadre d’un nouveau modèle économique susceptible de résoudre le trilemme croissance-énergie-environnement au sein d’une société bottom-up. Un moyen donc au service des êtres humains et non une finalité. La seule finalité que nous pouvons admettre est en effet celle qu’exprime notre devise, celle aussi de la République française : liberté, égalité et fraternité, au plan individuel comme au plan collectif. Liberté pour chacun de choisir entre prospérité matérielle et richesse spirituelle, liberté personnelle et devoirs collectifs, intérêt propre et utilité sociale. Egalité réelle, définie comme égalité de chances et non pas comme uniformité de destins et d’itinéraires de vie. Fraternité responsable, entendue comme choix volontaire - et individuel - de prendre part, de participer et de partager, et non comme un impératif imposé par un Etat, une classe ou les circonstances.

 

Copyright Yves schwarzbach, janvier 2017.

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