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«L’aménagment du territoire échappe aux pouvoirs publics»

C'est ce que retient Géraldine Schönenberg, du Temps de Genève de la lecture de l'essai du sociologue Vincent Kaufmann "Retour sur la ville", largement fondé sur l'idée que le développement de la mobilité a fait exploser les frontières l'univers urbain. Notamment en raison de l'émergence de la rurbanité et de la culture périurbaine, dont le développement est historiquement lié au phénomène pendulaire. Un phénomène dont l'impact a d'ailleurs tendance à s'atténuer dans les très grandes métropoles, où la mobilité intra-périphérie se substitue peu à peu aux déplacements centre-périphérie. Avec pour corollaire, en apparence paradoxal, un retour vers les centres-villes, politique de densification ou pas.

Entretien entre Patrick-Mathieu Saint-Lubin et Yves Schwarzbach

Patrick-Mathieu Saint-Lubin : Il semblerait que l'homme occupe, aussi, le territoire. Lorsque son comportement échappe au modèle "prêt-pensé" il convient de dire que l'homme improvise. Au Pal (NDLR : un parc de loisirs situé dans l'Allier), l'implantation d'une nouvelle attraction avait pris quelque retard. Le plan de circulation fut mis en forme la veille de son ouverture. Délimitation approximative des zones interdites ou à protéger, balisage peu ou pas visible, tracé plus ou moins visible, aucun panneautage. Le lendemain soir, le directeur me dit : " Vous vous êtes inquiété pour rien. Regardez, les gens ont trouvé comment faire". En effet la foule avait dessiné sur les pelouses les chemins de jonction entre les attractions anciennes et la nouvelle.

Yves Schwarzbach : On observe la même chose dans les cités de logement social, les centres commerciaux, en fait partout. Si l'urbaniste ne trace pas un chemin, les gens le font. La clé est bien à rechercher dans les comportements et non dans l'empilement des normes. Kaufmann, qui parle aussi de gentryfication, note que la mixité sociale n'a pas grand sens si les habitants d'un quartier se contentent d'y dormir, alors qu'ils travaillent et nouent des relations sociales ailleurs. Or, dit-t-il dans cette interview, "les modes de vie sont volatils." C'est évidemment aborder de front la question de la diversification des usages, en contradiction de plus en plus forte avec la volonté normative des procédures d'urbanisme opérationnel et la rigidité des tracés urbains qui en résultent. C'est aussi, comme je l'observais il y a déjà quelques années dans mon article "Urbanothérapie", reposer la question de place de la construction et de l'urbanisme vernaculaire dans la fabrique urbaine du XXIe siècle. Au fond, on voit bien que c'est la conception de la mobilité qui est à revoir. La pensée urbanistique contemporaine, qui a beaucoup évolué sur le sujet en trente ans en passant d'une vision "transport" à une approche en termes de déplacements et de mobilité, est désormais fondée sur l'idée qu'il faut moins polluer, donc on dit qu'il faut moins bouger. Tu te souviens de notre débat avec Denis Baupin sur le sujet mais aussi de cette idée de "ville agile". Une société libre est une société mobile, géographiquement, socialement, intellectuellement. On va où on veut et ce sont les mobiles de la mobilité qui structurent aujourd'hui la forme urbaine. C'est d'ailleurs le sujet d'un article à paraître dans le prochain numéro de la revue Centralités, en décembre.

Patrick Mathieu Saint-Lubin : Il convient peut-être de définir les limites de l'intervention de la société sur l'individu. Si la liberté de l'un ne saurait empiéter sur celle de l'autre (antagonisme ou obligation d'association - donc cessation/suspension de la liberté individuelle), l'urbaniste, comme d'autres, devrait observer que le piéton qui, un casque audio sur la tête, ignore volontairement ou pas les signaux prescripteurs, sort de l'espace de négociation sociale. Le déplacement bipédique est résolument synonyme de liberté. Revendicative en quelque sorte. Vouloir la maîtriser, l'organiser, est un crime contre l'urbanité.

Yves Schwarzbach : c'est tout à pertinent mais peut-être pas pas suffisant. L'origine des règles d'urbanisme, c'est le droit du sol, sacré en France, mais aussi l'hygiène et la sécurité, dans l'urbanisme hausmannien par exemple, et les règles de construction pour la sécurité de tous. Bref, sinon Paris ressemblerait à Monrovia ou à Mumbai… On connaît les villes indiennes : en grande partie inorganisées mais totalement organiques. Le parti pris à partir du XVIIe siècle est qu'il faut organiser et réguler le développement urbain pour encadrer l'évolution de la société, d'où la contradiction actuelle entre, d'une part, un droit urbain, devenu à la fois pléthorique, abscons et instable et, d'autre part, des usages infiniment variés et variables. Quand Kaufmann parle de volatilité, c'est tout à fait ça et la référence aux marchés financiers me parait très pertinente, en ce que cela suppose de comportement collectifs, sinon de mimétisme. Le tout dans un contexte de dérégulation économique globale, et avec l'émergence de nouveaux acteurs de l'urbain : opérateurs de mobilité, de gestion des déchets, d'énergie et d'information... Qui ne sont évidemment pas régulés de la même façon que les territoires. Ces opérateurs sont trans-territoriaux. Ceci a pour corollaire l'apparition de frontières contractuelles plus fermées que les frontières géographiques, mais aussi des phénomènes d'exclusion sociale graves. Ce qui me frappe chez les Suisses (cela n'enlève rien à l'intérêt de l'analyse de Kaufmann), c'est leur côté NIMBY. Pas de problème pour exclure, il suffit d'une votation sur les immigrés… Mais, oui, l'humanité communique d'abord avec ses pieds, autant qu'avec sa langue et ses oreilles. C'est vrai des deux côtés du boulevard de Rochechouart, de la Méditerranée ou de l'océan indien. Mais il faut malgré tout des règles de droit pour l'organiser la ville, tant que nous n'avons pas appris à apprivoiser ce que j'appelle la libido urbaine, cet ensemble de pulsions vitales qui font évoluer les comportements urbains. Le problème est que l'organisation urbaine actuellement préconisée - et de façon normative, par la loi - découle de la gestion de la question énergétique, qui repose ell-même sur une vision de la question climatique. Pure idéologie, quels que soient les constats et les débats scientifiques, certes, mais désormais dominante. Avec une "écologie" d'inspiration nettement malthusienne et non pas humaniste.

Patrick Mathieu Saint-Lubin : j'applaudis à la fin. Malthus n'est pas mort. Et c'est bien l'un des drames de l'humanité que de s'en remettre en toute chose aux croyances désignées. Les Dieux s'amusent de Dieu. On aménage donc aujourd'hui pour répondre aux exigences des mathématiques plurielles. Mais après tout l'écologiste n'est il point l'héritier de l'homme arraché à la terre ? Socialement cloné, pour un monde meilleur ou inversement. C'est un fait souvent omis : socialisme et migrations sont intimement liés. Owen et Fourier ne dénoncent-ils pas avant même son apparition la science de l'urbain. Car l'urbanisme est enfant de l'industrie. En se reniant, attiré par d'autres horizons, de légitime, parce que biologique, il devient putatif. Qu'à l'origine il y ait le sol est un arrangement, une lecture accommodante de l'Histoire. Une vision endémique ! Car si l'urbanisme à travers Sitte s'approprie Aristote, Vitruve et plus tard Alberti, il devrait, avant toute chose, sublimer son objet : la Cité n'a pas de sol, Athènes est la cité des Athéniens. Nous en sommes loin. Dérive de la mercantalisation des philosophies. Organisée hier autour de l'église et de son cimetière, aujourd'hui son centre (commercial ou/et d'activités) la ville est hors des murs, ses habitants n'y résident plus. Les nouvelles territorialités ont elles un sens ? Les âmes peuvent-elles se défaire des cathédrales ? Le Grand Paris sera-il une Cité?

Yves Schwarzbach : c'est exactement la question que je posais dans mon article "6 millions de Granparisiens et moi et moi" qui est paru dans le numéro 4 de la revue Centralités en septembre. L'urbanisme réglementaire entend gérer, organiser, aménager des territoires mais la ville est un fait social autant qu'une réalité territoriale. Partant, sa dimension culturelle, sinon mythique, est extrêmement prégnante. Grandparis sera une Cité si cet ensemble devient politique. Ce qui, dans mon esprit, signifie "démocratique".

Entretien réalisé le 2/10/2014

Notes

(1) Vincent Kaufmann est professeur à l’EPFL et dirige le Laboratoire de sociologie urbaine (Lasur). «Retour sur la ville», Editions Presses polytechniques et universitaires romandes, 2014.

Tag(s) : #Urbanisme, #Territoires, #Energie, #Mobilité

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